Le luxe de disparaître

Photographie : Thibaut Thouzery pour POP POP.

Le surtourisme a transformé les plus beaux endroits du monde en salles d’attente. Pendant ce temps, une autre idée du voyage s’installe, plus basse, plus intime : celle d’un lieu que l’on garde pour soi. Comme la mode a désappris à afficher ses logos, le voyage réapprend à se taire.

Il y a près de vingt ans, un soir de septembre, à Sienne. Pas la haute saison : l’arrière-saison, et le début d’une semaine. La Piazza del Campo était vide. Pas presque vide : vide. La conque de brique inclinée, la Torre del Mangia dressée dans le noir, et ce silence d’une place qui, quelques heures plus tôt, appartenait à des milliers de téléphones. Je ne l’avais pas cherchée. Je suis tombé dessus. Ce hasard, cette pièce offerte par la nuit et par un lundi d’arrière-saison, valait davantage que toutes les photographies prises à l’heure dorée. Il y a des lieux qui ne se livrent qu’à ceux qui ne les attendaient pas. Je ne sais pas si un tel spectacle serait encore possible aujourd’hui.

Deux ans plus tard, en 2009, mêmes coordonnées intérieures : les criques des Pouilles, en septembre toujours, désertes. L’eau, la roche, personne. Ces instants-là ne se commandent pas. Ils se rencontrent.

Ce sentiment se fait rare. Et parce qu’il se fait rare, il devient un luxe.

La carte dévorée par le flux

Barcelone reçoit chaque année 20,3 millions de visiteurs, pour à peine plus d’un million et demi d’habitants. Les loyers y ont bondi de 88 % en une décennie, et la ville s’apprête à supprimer d’ici 2028 les dix mille appartements aujourd’hui loués aux voyageurs de passage. Venise fait payer l’entrée aux visiteurs d’un jour ; son nouveau maire voudrait multiplier ce billet par dix. Tout l’été 2025, de Barcelone à Palma, des habitants ont défilé banderoles et pistolets à eau au poing. Le message tenait en un mot : partez.

Ce qui s’est joué là n’est pas qu’une affaire de flux. C’est une affaire de récit. Il y a vingt-cinq ans, l’envie d’un lieu naissait d’un guide corné (le Routard, mais aussi les City Guides Louis Vuitton et ces guides affinitaires que l’on collectionnait), d’une adresse recommandée de chef à chef, d’un article découpé, d’un ami un peu baroudeur, d’une soirée diapo où l’on faisait durer le plaisir. Le désir circulait lentement, par capillarité, de bouche à oreille. Aujourd’hui il se propage à la vitesse d’un hashtag. La crique vierge, la clairière avec sa source, la ruelle que personne ne connaissait : tout est indexé, géolocalisé, épinglé. Le sociologue Rodolphe Christin le résume d’une formule sèche : « le tourisme, c’est l’anti-voyage ». Il fabrique, dit-il, des « non-lieux », ces espaces standardisés où l’on vient « retrouver ses habitudes dans des lieux éloignés de chez soi ». Le paradoxe est cruel : à force de vouloir montrer les endroits les plus singuliers, on les a rendus interchangeables.

De l’extime à l’intime

Puis une bascule s’opère, presque inaudible. Au début des années 2000, le psychiatre Serge Tisseron avait donné un nom au mouvement qui nous poussait à exposer notre vie : l’extimité, ce désir de montrer des fragments de soi pour les faire valider par le regard des autres. Vingt ans de plages diffusées en direct, de sommets cochés, de dîners photographiés avant d’être mangés. Le voyage s’était mué en preuve. On n’y allait plus pour voir ; on y allait pour l’avoir vu, et pour le faire savoir.

Or quelque chose se retourne. Les jeunes voyageurs ressortent les appareils jetables et les boîtiers argentiques. Pas par coquetterie rétro : pour une raison plus profonde. Douze photos que l’on ne montrera peut-être jamais. Un souvenir redevenu privé, soustrait au tribunal des likes. C’est exactement la pulsion qui, dans la mode, a fait glisser le désir du logo tapageur vers le vêtement sans marque apparente, ce luxe chuchoté où la valeur se murmure plutôt qu’elle ne se crie. Le vrai luxe n’est plus ce que les autres voient de vous. C’est ce que vous gardez.

Appliqué au voyage, ce basculement porte un nom : l’adresse blanche. Le lieu que l’on ne poste pas. La table que l’on confie à trois amis, jamais à un algorithme. Le restaurant dont on donne l’adresse à voix basse, comme un secret que l’on choisit à qui offrir. Un régime de désir fondé sur la confidence contre celui de l’affichage. Un tourisme rendu à l’intime, possessif, pour soi. Les hôteliers les plus fins l’ont compris avant les cabinets d’études : ils cultivent la discrétion comme d’autres cultivaient la notoriété, et se transmettent entre initiés plutôt que sur les plateformes.

Le paradoxe de l’algorithme

Reste la question la plus concrète. Comment épargner à ces lieux le sort de Sienne à midi ? La réponse la plus inattendue vient peut-être de l’outil qui a saturé la carte. L’algorithme qui a concentré les foules pourrait apprendre à les disperser. Waze, chaque jour, détourne des millions d’automobilistes d’un axe embouteillé vers une route qui respire. Rien n’interdit d’imaginer la même intelligence appliquée aux lieux : pousser vers le village voisin quand la place principale sature, proposer des itinéraires non plus par monument à cocher mais par tempérament, la gastronomie, l’architecture, le sport, les balades avec enfants, les coins les plus romantiques. Une enquête GetYourGuide d’octobre 2025 montre que 38 % des voyageurs choisissent déjà des villes alternatives, et que près d’un Français sur quatre le fait explicitement pour fuir le surtourisme. En Italie, plus de la moitié des communes où ces voyageurs réservent comptent moins de dix mille habitants. Le mouvement existe déjà. Il attend seulement d’être orchestré.

Le paradoxe est assumé : sortir du tout-numérique en confiant au numérique le soin de nous aider à en sortir. C’est peut-être la seule voie réaliste. À une condition : renverser la logique. Que l’intelligence artificielle cesse de servir à cocher les cases d’une liste de choses vues, pour redonner le goût oublié de se perdre.

Se perdre, à nouveau

Cet été, pour contourner Bordeaux et l’A63 coupée par les incendies, j’ai pris les petites routes avec mon fils. La Charente, le Périgord. Des champs de tournesols plantés juste devant les vignes, des villages à l’âme intacte, des paysages dont je n’avais rien soupçonné. J’ai pourtant fait, quatre années durant, la promotion de ces territoires pour le comité régional du tourisme de Nouvelle-Aquitaine. Je les vantais sans vraiment les connaître. Il aura fallu une déviation, un détour choisi, pour les découvrir enfin. Pour redevenir, l’espace d’un après-midi, une sorte d’aventurier.

C’est peut-être cela, le voyage qui vient. Non plus la course aux endroits que tout le monde a déjà vus, mais l’art de les manquer volontairement, pour tomber sur ceux que personne n’attend. Demain, le luxe ne sera plus d’y être allé. Il sera de ne pas l’avoir dit.

LES TERRITOIRES SE MANGENT

Où dansent vos marchés?

Et si le désir était déjà là?

CE QUE L’ARGENT N’ACHÈTE PAS