Saunas collectifs, bains urbains, wellness clubs : derrière l’essor du bien-être se dessine peut-être autre chose. Des lieux où l’on vient prendre soin de soi, mais aussi retrouver les autres. Sans téléphone. Et souvent sans alcool.
À New York, Bathhouse organise désormais des soirées littéraires dans ses saunas. En juin 2026, Vogue racontait l’une d’elles : une trentaine de personnes en maillot de bain, sans téléphone, réunies pour écouter des écrivains lire leurs textes. Une participante expliquait que le maillot et l’absence d’écran faisaient tomber certaines barrières entre les participants.
La scène pourrait sembler anecdotique. Elle raconte pourtant une transformation plus large. À New York, Londres ou Paris, de nouveaux saunas, bains et wellness clubs commencent à remplir une fonction traditionnellement dévolue aux cafés, bars et clubs : offrir un endroit où être avec les autres.
Du self-care au social wellness
En février 2026, Wallpaper* s’interrogeait sur la multiplication des bathing clubs new-yorkais. Bathhouse, Othership ou Remedy Place mélangent désormais bains chauds, cold plunges, saunas, restauration, événements et expériences collectives. À Williamsburg, Othership dispose même d’un sauna de plusieurs dizaines de places face à l’East River.
Vogue identifie parallèlement le social wellness parmi les tendances importantes de 2026. Jonathan Leary, fondateur de Remedy Place, relie son développement à deux phénomènes : la solitude et l’omniprésence du numérique. Un constat qui résonne avec celui de l’OMS : près d’une personne sur six dans le monde souffrirait aujourd’hui de solitude.
Pendant vingt ans, le wellness nous a appris à optimiser individuellement notre sommeil, notre alimentation, notre entraînement, notre récupération ou notre longévité. Aujourd’hui, certains de ses lieux commencent à devenir autre chose : des infrastructures sociales.
Des lieux où l’on ne peut plus être ailleurs
À Paris, Re-Set, au 5 rue Laffitte, se présente explicitement comme un Social Wellness Club. Sauna, bains froids, respiration : les téléphones sont interdits dans les espaces de pratique.
Cette règle dit beaucoup de l’expérience. Dans un restaurant ou un café, nous pouvons être physiquement présents tout en continuant à regarder un écran. Dans un sauna à 80 degrés ou plongé dans un bassin, le téléphone reste naturellement au vestiaire. La déconnexion n’est plus une promesse marketing : elle est imposée par l’usage.
À Ground Control, au 81 rue du Charolais, le symbole est encore plus évident. Des saunas et bains collectifs ont pris place au milieu d’un tiers-lieu historiquement consacré à la restauration, aux événements et à la fête. Ground Control les présente comme des espaces où l’on vient se retrouver et échanger, presque comme autour d’un verre, mais avec moins d’alcool.
Le Monde consacrait d’ailleurs en avril 2026 une enquête aux « Sauna Social Clubs », observant leur développement de Paris jusqu’aux côtes bretonnes. À Brest, un sauna flottant permet désormais d’alterner chaleur et plongeon dans la rade.
Le bain collectif n’a rien de nouveau
Nous n’avons évidemment pas inventé le sauna social. La Finlande compte environ 3,3 millions de saunas pour 5,5 millions d’habitants et sa culture du sauna est inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. À Budapest, les bains Széchenyi ou Rudas appartiennent depuis longtemps autant à la vie sociale de la ville qu’à son patrimoine thermal.
Ce qui est plus intéressant est notre besoin de redécouvrir ces usages. Nous avions progressivement individualisé le soin : salle de bains privée, cabine de spa, coaching personnel, application de méditation. Le bain collectif effectue exactement le mouvement inverse.
Avec un paradoxe : ces bains historiquement populaires et communautaires reviennent parfois sous la forme de clubs privés et d’expériences premium. Au moment où nous cherchons désespérément de nouveaux endroits pour être ensemble, la sociabilité pourrait-elle devenir elle aussi un luxe ?
Le bar perd-il son monopole ?
Il serait tentant d’expliquer le phénomène par une génération qui ne boirait plus. Les données récentes de l’IWSR obligent à être plus prudent : la Gen Z n’abandonne pas massivement l’alcool. En France, Santé publique France observe néanmoins une baisse structurelle de sa consommation chez les jeunes sur longue période.
Le phénomène intéressant est ailleurs. Pendant longtemps, l’alcool a constitué une véritable infrastructure de sociabilité : retrouver quelqu’un signifiait souvent aller boire un verre. Aujourd’hui, notre répertoire s’élargit. On peut courir ensemble, écouter des disques, dîner avec des inconnus, plonger dans l’eau froide ou passer une heure dans un sauna.
Pour l’hospitality, les spas et la thalassothérapie, le déplacement est important. Ces lieux ont longtemps organisé le retrait : silence, cabines individuelles, lumière tamisée, soins personnalisés. Ils pourraient demain organiser aussi la rencontre. Non plus seulement permettre de se retirer du monde, mais créer les conditions pour s’y retrouver.
Le nouveau bar ne sera probablement pas un sauna. Mais le bar pourrait perdre une partie du monopole qu’il exerçait sur nos façons de nous retrouver. Après avoir transformé le bien-être en industrie de l’individu, nous sommes peut-être en train d’en faire une culture du collectif.
À une époque saturée d’outils de connexion, le véritable luxe de ces nouveaux lieux pourrait finalement être beaucoup plus simple : nous obliger à être présents.
Sources
Vogue, The Sauna Salon, New York et Wellness Trends 2026 ; Wallpaper*, enquêtes sur les nouveaux bathing clubs new-yorkais et Bathhouse ; Le Monde, Bienvenue au « Sauna Social Club », avril 2026 ; Organisation mondiale de la santé, rapport sur la connexion sociale, 2025 ; UNESCO, Sauna Culture in Finland ; Santé publique France ; IWSR. Crédit photo : Bathhouse Williamsburg, rooftop pool — courtesy of Bathhouse