Le goût des saisons

Il fait encore doux en ce début d’octobre. Nous pourrions simplement nous en réjouir si cette douceur ne portait pas avec elle quelque chose de profondément ambigu. 

Au moment où nos technologies nous promettent un monde toujours plus rapide, disponible et maîtrisable, notre désir de nature, de matières, de gestes et de saisons semble, lui aussi, progresser. 

De la jeunesse chinoise à l’hospitalité japonaise, de la philosophie d’Hartmut Rosa aux engagements de Stella McCartney, un même mouvement se dessine peut-être : nous n’avons pas seulement besoin de ralentir. 

Nous avons besoin de retrouver une relation sensible au monde.

Le plaisir ambigu de l'été indien.

Il y a quelque chose de délicieux dans ces premiers jours d’octobre. L’été semble refuser de complètement disparaître. On peut encore déjeuner dehors, ouvrir les fenêtres, marcher longtemps sans avoir vraiment froid. Pourtant, la lumière a changé. Le soleil est plus bas, moins vif qu’en juillet. Ses rayons enveloppent davantage qu’ils ne piquent. Les soirées raccourcissent, quelques feuilles commencent à changer de couleur et la nature nous rappelle doucement que nous sommes entrés dans une autre saison.

Nous appelons cela, avec une certaine poésie, l’été indien. Et nous en profitons.

Difficile pourtant de ne pas éprouver désormais une légère inquiétude devant ces prolongations estivales. Ce qui ressemble à un cadeau météorologique s’inscrit aussi dans un contexte de réchauffement climatique où la fréquence et l’intensité des chaleurs évoluent. La douceur d’octobre devient ainsi une expérience étrangement contemporaine : nous pouvons aimer ce qui, simultanément, devrait nous alerter.

Cette contradiction dit peut-être quelque chose de notre relation actuelle à la nature. Nous continuons à vouloir la maîtriser, à nous en protéger lorsqu’elle nous dérange, à nous en affranchir lorsqu’elle contraint nos modes de vie. Pourtant, nous n’avons probablement jamais autant cherché à nous y reconnecter. Et pendant que les températures se dérèglent, un autre bouleversement accélère.

Nous avons rendu le monde disponible.

L’intelligence artificielle occupe désormais une place considérable dans nos conversations sur le travail, la création, l’information ou l’éducation. Elle pose évidemment des questions de productivité et d’emploi. Mais derrière celles-ci apparaît progressivement une interrogation autrement plus profonde : dans un monde où les machines savent produire de plus en plus de choses à notre place, qu’allons-nous continuer à considérer comme profondément humain ?

Cette question ne concerne pas seulement l’IA. Depuis plusieurs décennies, une part importante du progrès consiste à rendre le monde disponible. Nous pouvons manger des tomates en janvier et des fraises en décembre, maintenir nos appartements à 21 degrés en février comme en août, voyager au soleil en hiver, acheter à n’importe quelle heure, regarder immédiatement le film que nous désirons, travailler depuis presque n’importe où et recevoir le lendemain un objet commandé la veille.

Cette disponibilité constitue évidemment un progrès considérable. Il serait absurde de fantasmer un retour à un monde où nous dépendrions entièrement des aléas climatiques ou des contraintes géographiques. La question est plutôt de savoir ce que nous perdons lorsque tout devient disponible.

Le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa travaille précisément sur cette question depuis plusieurs années. Après avoir fait de l’accélération l’une des caractéristiques fondamentales de la modernité, il développe dans Résonance une autre manière de penser notre rapport au monde. Une vie réussie ne dépendrait pas seulement de la quantité de ressources auxquelles nous avons accès, mais de notre capacité à être touchés par le monde et à lui répondre. Il appelle cela une relation de « résonance ». (⁠La Découverte)

Rosa prolonge cette réflexion dans Rendre le monde indisponible. Notre modernité cherche continuellement à étendre ce qu’elle peut atteindre, connaître, contrôler ou utiliser. Or cette maîtrise peut paradoxalement appauvrir notre relation aux choses. La nature devient alors particulièrement intéressante parce qu’elle résiste encore, au moins en partie, à cette logique. Une saison peut être anticipée, observée, parfois contrariée par nos modes de vie, mais elle ne peut pas véritablement être convoquée à la demande.

Quand la jeunesse chinoise s'empare de l'outdoor

Ce besoin de retrouver une relation physique au monde n’est pas une fantaisie occidentale de populations urbaines fatiguées de leurs notifications. La Chine offre même un terrain d’observation particulièrement intéressant. Le mouvement tang ping — littéralement « rester allongé » — est apparu au début des années 2020 comme une manière, pour certains jeunes Chinois, de prendre leurs distances avec l’hypercompétition professionnelle et sociale. Il ne résume évidemment pas une génération entière, mais son apparition a révélé une contestation culturelle du principe selon lequel une vie réussie serait nécessairement une vie toujours plus productive.

Dans le même temps, les activités outdoor connaissent en Chine une progression spectaculaire. Selon le rapport 2024-2025 publié par l’Administration générale du sport chinoise, les 25-34 ans constituent désormais le premier groupe de consommateurs d’activités de plein air. Randonnée, vélo, sports de montagne, ski, sports nautiques mais aussi camping nocturne ou observation des étoiles composent un marché en forte expansion, particulièrement dans les grandes métropoles et parmi les populations éduquées. (⁠General Administration of Sport of China)

Il serait tentant d’y voir simplement une nouvelle industrie du loisir. Ce serait probablement passer à côté de ce qu’elle raconte culturellement. Dans l’une des sociétés qui a connu les transformations technologiques, urbaines et économiques les plus rapides de ces dernières décennies, une partie de la jeunesse éprouve simultanément le besoin de marcher, pédaler, camper, regarder les étoiles ou retrouver la montagne. Il ne s’agit pas nécessairement d’un rejet de la modernité, mais peut-être d’une manière de retrouver une prise sensible sur elle.

Le Japon : quand la saison devient l'expérience

Le Japon nous permet d’aller encore plus loin, car la relation aux saisons y dépasse largement la simple observation de la nature. Elle traverse les pratiques culturelles, la cuisine, les voyages, l’hospitalité et jusqu’à la manière d’organiser certains moments de la vie. Nous connaissons évidemment le hanami, lorsque la floraison des cerisiers devient, pendant quelques semaines, un événement collectif. Mais l’automne possède lui aussi ses rituels avec le kōyō, lorsque les érables et les ginkgos passent progressivement du vert au jaune, à l’orange puis au rouge. La saison devient une raison de se déplacer, de se retrouver et de regarder.

L’hiver offre un autre exemple, peut-être encore plus intéressant pour notre démonstration : celui des onsen. Se baigner dans une source chaude en plein air alors que l’air est glacial, parfois entouré de neige, montre une conception du confort assez différente de celle qui consiste à neutraliser les conditions extérieures. Le froid n’est pas supprimé de l’expérience ; il participe à son intensité. La chaleur de l’eau est d’autant plus sensible que l’air est froid, le paysage d’autant plus présent que le corps en éprouve physiquement le contraste. Le luxe ne consiste donc plus nécessairement à s’isoler de la saison, mais à créer les conditions permettant de la ressentir pleinement.

Cette attention traverse également la cuisine japonaise. Dans la tradition du kaiseki, le produit, bien sûr, mais aussi la vaisselle, les couleurs, les motifs et la composition visuelle du repas contribuent à exprimer le moment de l’année. Un repas d’automne ne cherche pas à reproduire celui du printemps. La saison n’est pas simplement le décor de l’expérience : elle en devient l’une des matières.

Certaines maisons d’hospitalité japonaises prolongent aujourd’hui cette relation dans le luxe contemporain. HOSHINOYA Kyoto, par exemple, construit à l’automne des expériences autour du moment précis où les érables changent de couleur : promenades, cuisine saisonnière, relation au jardin et contemplation composent un séjour qui n’aurait précisément pas la même signification six mois plus tard. Le voyage lui-même peut alors être décidé en fonction d’une floraison, d’un feuillage, de la neige ou d’un produit que l’on ne retrouvera pas sous la même forme quelques mois plus tard.

Et c’est précisément ce qui donne de la valeur à ces expériences. Nous avons longtemps pensé le luxe comme la capacité à abolir les contraintes : ne plus avoir froid, ne plus attendre, pouvoir obtenir n’importe quoi, n’importe où et n’importe quand. La culture japonaise de la saison permet d’envisager une définition presque inverse. Le privilège n’est plus seulement de pouvoir s’affranchir du temps, mais d’avoir le temps d’être là au bon moment.

Cette distinction change profondément la notion de service. Dans une économie qui a fait de la disponibilité permanente une promesse de progrès, accepter qu’une expérience n’existe que quelques semaines, qu’un paysage soit éphémère ou qu’un produit ne soit disponible qu’à certains moments de l’année ne constitue plus une limitation. Cette indisponibilité participe à sa valeur. La saison recrée ce que l’abondance permanente a progressivement effacé : l’attente, le rendez-vous et, avec eux, une partie du désir.

Le slow n'a jamais été beige.

À force de quiet luxury, de minimalisme, de lin lavé, de bois clair et de palettes volontairement désaturées, nous avons fini par associer tout un imaginaire du slow à une esthétique un peu beige-ish, brown-ish, green-ish. Comme si ralentir supposait nécessairement d’éteindre les couleurs, de baisser la lumière et de parler moins fort. Le quiet luxury a certainement accompagné cette représentation, mais il ne faudrait pas confondre discrétion esthétique et relation différente au temps. Le slow n’est pas une palette Pantone.

Il suffit d’ailleurs de regarder dehors pour comprendre à quel point cette association est artificielle. La nature est probablement l’une des choses les moins monochromes qui existent. L’automne transforme progressivement les verts en jaunes, oranges, rouges et pourpres. La lumière devient plus rasante et les couchers de soleil prennent parfois une intensité particulière au moment même où les journées raccourcissent. Puis vient l’hiver. La végétation s’efface, certes, mais le givre scintille, la neige lorsqu’elle arrive réfléchit brutalement la lumière, le bleu d’un ciel froid contraste avec le noir des arbres et l’orange d’un feu de cheminée. Même les marchés refusent cette prétendue austérité hivernale : courges orange vif, carottes, betteraves, choux rouges ou agrumes composent une palette qui n’a rien de silencieux.

Le printemps, lui, ne ralentit rien : il explose. En quelques semaines, les fleurs apparaissent, les verts changent, les odeurs reviennent, les jours s’allongent et les premières tables réinvestissent les terrasses. L’été prend ensuite le relais avec ses bleus, ses verts saturés, ses fruits rouges, ses lumières franches et ses soirées qui semblent ne plus finir. Chaque saison possède ainsi ses couleurs, ses matières, ses odeurs, ses aliments, ses gestes et même sa propre manière de faire société.

Suivre les saisons ne consiste donc pas à réduire la palette, mais à accepter qu’elle change. Et cette distinction est fondamentale pour comprendre ce que pourrait être une véritable slow culture. La nature ne nous enseigne pas nécessairement la lenteur : elle nous apprend qu’il existe un moment pour l’abondance, un autre pour la transformation, un autre encore pour le repos ou le recommencement. Le slow n’est peut-être pas l’art de vivre lentement, mais celui de retrouver le rythme juste.

La mode peut-elle retrouver le vivant?

C’est aussi ce qui rend intéressante la démarche de Stella McCartney présentée cette semaine à Paris. Pour sa collection printemps-été 2027, la créatrice britannique a une nouvelle fois placé la question environnementale au cœur de son défilé. David Attenborough en ouvre la présentation par un texte consacré aux océans ; les silhouettes empruntent leurs formes et leurs couleurs au monde marin ; la collection poursuit également les recherches de la maison sur des alternatives aux matières animales et sur de nouveaux matériaux. (⁠Reuters)

Ce qui m’intéresse chez Stella McCartney n’est pourtant pas uniquement son engagement environnemental. C’est son refus de considérer que l’écologie devrait nécessairement produire une esthétique punitive. Sa mode reste colorée, mouvante, parfois spectaculaire et continue à chercher le désir. Ce point est essentiel parce qu’il dessine probablement l’un des défis majeurs qui attend la mode et, plus largement, le luxe : produire différemment sans faire de la responsabilité une nouvelle forme d’austérité.

Produire moins ou autrement ne suffira donc pas. Les marques devront réinterroger les matières, les savoir-faire, la durée de vie des objets, le rythme des collections et notre relation même à la nouveauté, tout en continuant à donner envie. La saisonnalité pourrait précisément redevenir l’un des moteurs de ce désir. Pendant des décennies, la mode a organisé l’attente autour de collections qui correspondaient, au moins symboliquement, à des moments de l’année. L’accélération des calendriers, la multiplication des collections et l’immédiateté du commerce ont progressivement brouillé cette relation. Retrouver la saison ne signifie pas revenir au système d’hier ; cela peut au contraire permettre de recréer de l’attente, de la différence et donc du désir.

Retrouver le temps qui passe.

Nous avons peut-être trop rapidement traduit la slow culture par une injonction à ralentir. La pensée d’Hartmut Rosa permet ici une nuance importante : la réponse à l’accélération ne consiste pas nécessairement à faire toutes choses plus lentement. Elle consiste davantage à reconstruire une relation au monde dans laquelle celui-ci peut encore nous affecter, nous surprendre et parfois nous échapper.

La nature fonctionne précisément ainsi. Le printemps peut transformer un paysage en quelques jours ; un orage d’été peut éclater brutalement ; une forêt change progressivement de couleur avant de perdre ses feuilles ; l’hiver met certaines formes de vie au repos tandis que d’autres poursuivent un travail moins visible. La nature n’est donc ni lente ni rapide : elle alterne des temporalités différentes. C’est peut-être moins la lenteur que cette capacité à changer de rythme que nous avons progressivement perdue.

Profiter de chaque saison revient alors à réapprendre cette relation au temps. Attendre les premières coquilles Saint-Jacques, retrouver une courge ou un champignon sur un marché, ressortir un manteau oublié depuis six mois, observer les premières fleurs, attendre les fraises ou simplement remarquer qu’à 19 heures il fait de nouveau jour sont des expériences modestes. Mais elles ont un point commun : elles supposent que tout ne soit pas disponible en permanence.

Or l’attente, le manque et le retour participent depuis toujours à la construction du désir. À vouloir rendre chaque produit, chaque expérience et chaque service accessibles partout et toute l’année, les marques ont peut-être supprimé une partie de ce qui leur permettait précisément de devenir désirables. Cette question dépasse largement le luxe. Elle concerne notre manière d’habiter, de voyager, de manger et de consommer, mais aussi la façon dont l’hospitalité, la mode ou la gastronomie pourraient retrouver une relation plus étroite avec les territoires et les temporalités qui les entourent.

C’est peut-être ici que le slow luxury peut trouver une définition plus intéressante que celle d’une esthétique silencieuse et désaturée. Il ne s’agirait plus simplement de faire moins ou plus lentement, mais de développer une qualité d’attention différente aux matières, aux gestes, aux lieux, aux personnes et aux moments. Un hôtel ne devrait peut-être pas chercher à offrir exactement la même expérience en février et en juillet. Un restaurant n’a aucune raison de proposer la même carte toute l’année. Une maison de mode pourrait retrouver dans les saisons autre chose qu’une convention commerciale : une manière de renouer avec le temps, le climat, les usages et le désir.

C’est finalement ce que cet été indien nous rappelle avec une certaine ambiguïté. Nous pouvons profiter de cette lumière plus douce et de cette chaleur inattendue tout en sachant qu’elles témoignent aussi d’un monde naturel dont les équilibres se modifient. Cette contradiction devrait moins nous conduire à culpabiliser d’un déjeuner dehors qu’à redevenir attentifs à ce qui nous entoure.

Se reconnecter à la nature ne suppose pas nécessairement de partir vivre au milieu d’une forêt, pas plus que la slow culture ne nous condamne à vivre dans un monde beige. Il s’agit peut-être plus simplement de retrouver une capacité que notre recherche permanente de disponibilité nous a fait perdre : observer les changements, accepter certaines attentes et comprendre que profiter du temps ne signifie pas toujours chercher à en gagner.

 

Profiter des saisons, c’est aussi profiter du temps qui passe. Et, dans une société qui consacre tant d’énergie à essayer de l’accélérer, de l’optimiser ou de l’économiser, cela pourrait bien devenir l’une des formes les plus contemporaines du luxe.

Et si les marques devenait des résidences?

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