Le temps long

Les violences et les pillages de ce week-end ont très vite produit leur propre récit : celui d’une Europe qui se déliterait sous le poids de l’immigration. 

Je regarde les mêmes images, mais depuis longtemps ce sont d’autres courbes qui m’intéressent. Celles de la démographie racontent une Europe qui vieillit et qui aura probablement besoin d’immigration au moment même où elle doute de sa capacité à intégrer. 

Et derrière ce paradoxe, une question plus large : sommes-nous encore capables de penser à vingt ou trente ans ?

Regarder les courbes.

J’ai toujours aimé la démographie. Je crois même savoir d’où cela vient. Au lycée, ma prof d’histoire-géo, Madame Cariou, nous avait transmis sa passion pour le sujet et surtout une manière de regarder le monde. Je me souviens notamment de discussions sur le Moyen-Orient et Israël à travers les évolutions démographiques. En sciences économiques et sociales, je retrouvais les mêmes courbes sous un autre angle : les populations devenaient des emplois, des retraites, de la consommation, des besoins de main-d’œuvre. Je suis tombé sur la démographie au bac, j’ai eu 17, forcément je m’en souviens.

Je n’ai jamais vraiment cessé de raisonner ainsi. Encore récemment, en me replongeant dans ma vision de l’hôtellerie de luxe de demain, la démographie est revenue. On parle beaucoup des difficultés de recrutement du secteur à travers les horaires, les salaires ou le nouveau rapport au travail. Mais il y a quelque chose de plus structurel : nous allons aussi manquer de personnes. Et c’est assez paradoxal pour une industrie qui parle autant d’attention, d’émotion et d’hospitalité. On pourra automatiser le check-in et confier beaucoup de choses à l’IA, mais il faudra toujours quelqu’un pour accueillir, cuisiner, servir, préparer une chambre et prendre soin.

Les images vont plus vite que les causes.

C’est sans doute pour cela que les réactions aux violences de ce week-end m’ont autant intéressé que les violences elles-mêmes. Je n’ai évidemment aucune complaisance pour les pillages ou les commerces détruits. Je trouve même assez absurde de prétendre manifester contre la vie chère en détruisant ce qu’utilisent précisément ceux qui la subissent. Mais quelque chose s’est ajouté à la violence : sa mise en scène. On casse et on se filme en train de casser, on pille et on diffuse son propre pillage. Les algorithmes ont fini par produire des influenceurs de la bêtise humaine.

Ces images font ensuite le tour du monde et viennent confirmer des récits qui existaient avant elles. Trump décrit depuis longtemps une Europe menacée par l’immigration. Poutine développe son récit d’un Occident décadent qui aurait perdu ses valeurs. Leurs systèmes politiques et leurs intérêts sont évidemment différents, mais sur ce point leurs discours rencontrent ceux d’une partie de l’ultradroite internationale : l’Europe se serait affaiblie en s’ouvrant et en se mélangeant.

C’est précisément là que je ne les suis pas.

Nos cultures sont déjà des mélanges.

Je considère l’immigration comme une richesse, mais surtout comme quelque chose de profondément humain. Les populations ont toujours migré. Bien avant les États, les frontières ou les passeports, Homo sapiens se déplaçait déjà pour suivre le gibier, trouver de l’eau, échapper à des changements climatiques ou simplement chercher des territoires plus favorables. Notre espèce apparaît en Afrique il y a environ 300 000 ans ; quelques centaines de milliers d’années et d’innombrables déplacements plus tard, elle habite presque toute la planète. À l’échelle de notre histoire, l’immobilité est finalement beaucoup plus récente que la migration.

Et avec les hommes ont toujours circulé les cultures, les techniques, les croyances, les plantes, les mots, les recettes. Sans ces mouvements, pas de tomates dans la cuisine italienne, pas de pommes de terre dans une grande partie de l’Europe, pas de jazz, pas de capoeira. Ce que nous considérons aujourd’hui comme profondément enraciné vient souvent, à un moment de son histoire, d’ailleurs. C’est peut-être aussi pour cela que l’idée d’une culture qu’il faudrait préserver de toute influence extérieure m’a toujours semblé étrange : une culture vivante se transforme nécessairement au contact des autres.

La France ne raconte pas autre chose. Son histoire économique s’est construite avec des migrations successives : Belges, Italiens, Polonais, Espagnols, Portugais, puis populations venues du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, avec évidemment tout ce que la colonisation puis la décolonisation ont créé de liens particuliers entre ces territoires et la France. Ils ont travaillé dans les mines, les usines, le bâtiment, l’agriculture, l’automobile ; ils ont participé à l’industrialisation, à la reconstruction et aux Trente Glorieuses. Et nous oublions facilement que les Italiens, les Polonais ou les Espagnols ont eux aussi été considérés, à leur arrivée, comme des étrangers que la France aurait du mal à intégrer.

C’est la même histoire ailleurs. Les migrations irlandaises ont profondément marqué le Royaume-Uni et les États-Unis ; l’Amérique industrielle s’est aussi construite avec des Italiens, des Allemands, des Polonais et des populations venues de toute l’Europe avant que d’autres migrations poursuivent cette histoire. Les pays, leurs économies et leurs cultures se construisent aussi parce que les gens bougent.

Mon métier me rend sans doute particulièrement sensible à cela. La musique, la mode, la cuisine, le langage que j’aime observer sont presque toujours le résultat de rencontres, d’emprunts et de métissages. Le jazz, le hip-hop, la capoeira racontent chacun à leur manière des populations qui se déplacent, parfois librement, parfois tragiquement, et qui transforment ailleurs ce qu’elles ont emporté avec elles. Une culture ne perd pas nécessairement son identité en rencontrant une autre. Très souvent, c’est précisément ainsi qu’elle continue à en fabriquer une.

Le paradoxe qui arrive.

Et pourtant, pendant que l’Europe débat de son immigration, elle vieillit. C’est ici que mes vieilles courbes reviennent. Mes enfants auront autour de 40 ans en 2050 ; moi, si tout va bien, j’approcherai des 80. 2050 n’est donc pas un horizon abstrait. C’est notre vie.

Nous parlons beaucoup de l’IA en nous demandant quels emplois elle va supprimer. C’est légitime. Mais une autre question va progressivement s’imposer : qui fera tout ce qu’elle ne fera pas ? Qui soignera, construira, réparera, servira, accompagnera les personnes âgées ? Le Japon est passionnant à observer sous cet angle : vieillissant avant nous et historiquement beaucoup plus fermé à l’immigration, il a cherché une partie de la réponse dans l’automatisation et la robotique. Cela fonctionnera pour beaucoup de choses. Je veux bien qu’un robot m’aide un jour à sortir de mon lit ; j’espère quand même qu’une personne viendra parfois me demander comment je vais.

C’est pour cela que je pense que nous aurons besoin d’immigration. Non pas comme un mal nécessaire, mais comme la poursuite d’une histoire ancienne à laquelle s’ajoute désormais une nécessité démographique.

Le vrai sujet sera de faire société.

Cela ne m’empêche absolument pas de penser que nous avons un problème d’intégration. Au contraire. Croire à la richesse du mélange ne signifie pas se satisfaire de communautés qui vivraient simplement côte à côte.

J’y pensais récemment dans le métro en regardant les écrans : arabe, mandarin, portugais. Ma première réaction a été d’y voir un sujet d’intégration, avant de réaliser qu’à l’étranger je continue moi aussi à lire des médias français et à parler avec mes proches. Le sujet n’était finalement pas la langue. Il était devant moi : cinquante personnes réunies dans une rame pouvaient vivre simultanément dans cinquante univers différents.

Et cela concerne tout le monde. Les algorithmes nous enferment de plus en plus facilement dans nos références, nos opinions, nos indignations. Deux Français nés dans la même ville peuvent désormais habiter des mondes culturels presque étanches. Au moment où nous allons probablement avoir davantage besoin de mélange, nous disposons donc d’outils qui facilitent la fragmentation.

C’est pour cela que je crois autant à l’école et au sport : des endroits où l’on rencontre encore des personnes que l’on n’a pas choisies. Et je crois qu’il faudrait aller plus loin en imaginant un véritable service commun de quelques mois, ailleurs que chez soi, dans un hôpital, une association, la sécurité civile, auprès de personnes âgées, dans l’environnement ou l’armée. Non pas pour apprendre à penser pareil, mais simplement pour avoir vécu quelque chose ensemble.

Réapprendre le temps long.

Au fond, je reviens à Madame Cariou. Elle m’avait appris à regarder une courbe et à essayer d’imaginer ce qu’elle pouvait produire vingt ou trente ans plus tard. C’est une habitude que j’ai gardée dans mon métier et que je trouve de plus en plus difficile à retrouver dans le débat public.

À 18 ans, on pense légitimement aux problèmes de ses 18 ans. À 70, on ne se demande pas tous les matins à quoi ressemblera sa vie à 100. C’est justement pour cela que j’attends de la politique qu’elle soit capable de regarder plus loin que nous, plutôt que de courir derrière chaque émotion.

Nous n’avons jamais disposé d’autant de données pour comprendre une partie de ce qui nous attend et, paradoxalement, nous n’avons peut-être jamais autant vécu dans l’immédiat. Une vidéo de pillage fait le tour du monde en quelques minutes, un algorithme la transforme en événement, un responsable politique en fait la preuve de son récit.

Pendant ce temps, les courbes continuent tranquillement leur chemin.

Peut-on acheter une place dans une culture?

Ce village qui ne voulait plus redevenir blanc.

Le luxe a des courbatures

LES TERRITOIRES SE MANGENT