Le luner des lazy sundays

Cet après-midi, à moitié endormi en faisant une sieste au soleil, j’entends deux personnes derrière moi se demander : « On fait quoi des restes de couscous ? On les mange ce soir ou demain ? »

Je n’ai pas entendu la réponse, mais je me suis demandé ce qu’ils allaient réellement manger ce soir. Parce que le dimanche soir est un repas assez étrange.

Il y a évidemment ceux qui ont déjà prévu les repas de la semaine, voire passé une partie de leur dimanche à les préparer. Ceux qui ont anticipé quelque chose de sain et rapide à réchauffer pour les enfants quand tout le monde rentrera un peu tard lundi. Ceux qui cuisineront à la minute, ceux qui commanderont, sortiront dîner ou ouvriront un plat préparé.

Et puis il y a les restes du couscous.

Le dimanche midi conserve en France une place particulière. Il reste associé à la famille, aux amis, au plat que l’on prend davantage le temps de préparer et surtout au repas qui dure. Cette importance accordée au repas pris ensemble est suffisamment ancrée dans notre culture pour que l’UNESCO ait inscrit en 2010 le « repas gastronomique des Français » au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Il ne s’agit d’ailleurs pas de célébrer la gastronomie française au sens strict, mais une pratique sociale : être ensemble, prendre le temps, partager les plats et la conversation.

De la poule au pot que la tradition populaire associe à Henri IV au poulet rôti, du couscous familial au brunch entre amis, les plats et les façons de se retrouver ont évidemment changé. Le principe du dimanche midi, lui, résiste plutôt bien.

Le brunch l’a même prolongé en déplaçant les horaires. Petit-déjeuner à 10h30, brunch à 13h30 ou déjeuner à 14h, café qui traîne, dessert que l’on reprend un peu plus tard… Le dimanche est probablement le jour de la semaine où l’on accepte le plus volontiers de ne plus vraiment regarder l’heure en mangeant.

Le problème arrive vers 19h30.

On n’a pas franchement faim, mais pas suffisamment peu faim pour être certain de pouvoir aller se coucher sans manger. On ouvre le réfrigérateur. Il reste un peu de fromage, quelques légumes, les restes du déjeuner. C’est souvent à ce moment-là que le dîner du dimanche perd une bonne partie des ambitions que pouvaient encore avoir ses prédécesseurs de la semaine.

Alors peut-être faudrait-il simplement arrêter de vouloir dîner.

Nous avons bien inventé le brunch pour ne plus avoir à choisir entre breakfast et lunch. Les anglophones utilisent déjà linner pour désigner un repas entre lunch et dinner, et l’on voit aussi circuler drunch. Aucun des deux ne donne particulièrement envie de passer à table.

On propose donc le luner.

Un déjeuner suffisamment tardif et suffisamment long pour rejoindre tranquillement le dîner. Pas un nouveau concept gastronomique, encore moins une formule que les restaurants devraient ajouter à leur carte. Juste la possibilité de commencer à manger vers 14 heures, de rester à table, de reprendre quelque chose à 17 heures et de finir les restes à 19 heures si l’envie revient.

Cela correspond finalement assez bien à ce que l’on attend d’un lazy Sunday. Le dimanche est devenu pour beaucoup une journée où l’on essaie de ralentir avant que les horaires reprennent leurs droits. Le brunch avait déjà repoussé le réveil et déplacé le déjeuner. Supprimer l’obligation d’un véritable dîner ne serait qu’une petite étape supplémentaire.

Il faudrait maintenant savoir ce qu’ont décidé mes voisins de plage. Parce qu’à choisir, je garderais peut-être le couscous pour lundi midi.

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