Dans le Perche, Grand Jardin vient d’ouvrir ses premières suites au milieu de 38 hectares d’agriculture biologique. Une nouvelle adresse ?
Plutôt le signal français d’un mouvement beaucoup plus vaste.
De la Toscane à l’Alentejo, du Hampshire aux vignobles sud-africains, certaines des plus belles maisons d’hospitalité replacent la ferme au centre de l’expérience.
Et si, après avoir cherché le luxe toujours plus loin, nous étions simplement en train de redécouvrir qu’il poussait sous nos pieds ?
À Lamblore, dans le Perche, quelque chose vient de pousser.
Grand Jardin accueille depuis septembre ses premiers hôtes au milieu de 38 hectares de prairies, de cultures, de haies et de bois. Le projet réunit 15 suites, une ferme en agriculture biologique, une table nourrie par sa production et celle des producteurs du Perche, des activités agricoles, des espaces de bien-être et de travail. Un verger de 2 000 arbres doit encore être planté. (Grand Jardin)
On pourrait ranger l’adresse dans la grande famille de l’agritourisme.
Ce serait aller un peu vite.
Car à regarder ce qui se passe ailleurs, quelque chose de plus intéressant est peut-être en train de se jouer. La ferme n’est plus seulement un endroit où dormir au milieu de la campagne. Elle devient un univers d’hospitalité, de gastronomie, de culture et d’art de vivre.
Et l’Italie le sait depuis longtemps.
L’agriturismo avait peut-être tout compris avant nous.
J’ai toujours aimé Cinciano, en Toscane.
On y arrive par les collines du Chianti Classico, quelque part entre Florence et Sienne. Des cyprès, évidemment. Des vignes, des oliviers, de la pierre. Et au loin, posée sur sa colline, la silhouette presque irréelle de San Gimignano et de ses 14 tours médiévales encore debout — vestiges d’une époque où la ville en comptait probablement 72. (UNESCO World Heritage Centre)
À Cinciano, le paysage est déjà une expérience culturelle.
Le domaine, probablement d’origine romaine, apparaît dans les textes dès 1126. Son histoire épouse celle de cette Toscane traversée par la Via Francigena, disputée pendant des siècles entre Florence et Sienne. (Cinciano) On y séjourne aujourd’hui au milieu des vignes et des oliviers. On y produit du Chianti Classico et de l’huile d’olive. Les bâtiments agricoles sont devenus des lieux où dormir, se retrouver, manger, regarder le paysage. Et lorsque la lumière tombe sur les collines et que les tours de San Gimignano se découpent encore à l’horizon, on comprend assez bien pourquoi des millions de voyageurs continuent de fantasmer la Toscane.
Ce qui est beau à Cinciano n’est pourtant pas qu’on ait installé une piscine au milieu des vignes. C’est que tout existait avant l’hôtel. Le vin. L’huile. Les bâtiments. La cuisine. Les gestes. Le paysage. L’histoire. Les produits.
L’hospitalité est venue habiter un monde qui possédait déjà sa propre culture. Et c’est probablement là que réside toute la différence entre une ferme transformée en hôtel et un hôtel qui décide de se donner des airs de ferme.
Quand la ferme passe au 5*****
À quelques dizaines de kilomètres de là, la Toscane offre une version beaucoup plus spectaculaire de cette rencontre.
Borgo Santo Pietro est aujourd’hui un resort cinq étoiles de seulement 22 chambres et suites, distingué de trois Clefs Michelin en 2025. Mais autour de ces chambres s’étendent 300 acres de ferme biologique, des vignobles et treize acres de jardins. Spa, école de cuisine, restaurants, artisans : le domaine fonctionne comme un écosystème beaucoup plus large que l’hôtel. (Borgo Santo Pietro)
Le détail est important; car on ne parle plus ici d’un joli potager installé derrière les cuisines pour pouvoir écrire « farm-to-table » sur le menu. La terre participe réellement à l’identité du lieu. Elle nourrit. Elle produit. Elle inspire la cuisine, les soins, les matières et les expériences.
La ferme devient la matière première d’une maison lifestyle.
Plus au sud, à la frontière de l’Ombrie et de la Toscane, Reschio pousse encore plus loin cette idée.
Le domaine s’étend sur plus de 1 500 hectares autour d’un château millénaire et de plus de cinquante anciennes fermes. Lorsque la famille Bolza reprend Reschio dans les années 1990, une grande partie est abandonnée. Depuis, le château et de nombreuses maisons ont été restaurés sans effacer ce qui était là. (Reschio)
Mais ce qui rend Reschio fascinant dépasse largement la qualité de sa restauration.
La famille est architecte, designer, propriétaire et gardienne du domaine. Reschio possède son propre studio de design. Des objets y sont dessinés puis fabriqués avec des artisans. Les restaurants travaillent des produits cueillis sur le domaine ou cultivés à proximité. On y produit de l’huile d’olive et du vin. On y monte à cheval. On s’y baigne. On y mange. On peut même y acheter une ancienne ferme et la faire restaurer. (Reschio)
Architecture, mobilier, agriculture, gastronomie, artisanat, paysage.
Reschio ne ressemble plus vraiment à un hôtel. Reschio fabrique une culture.
Tout commence par le sol.
Traversons la Manche. À un peu plus d’une heure de Londres, Heckfield Place occupe 438 acres de campagne anglaise.
Sa Home Farm existait déjà au milieu du XIXe siècle. Aujourd’hui, elle est biologique et son Market Garden fonctionne selon les principes de la biodynamie. On y cultive légumes, fruits, herbes et fleurs pour la maison. Il y a des vaches Guernsey, des moutons, des cochons, des poules élevées en plein air et un verger de 500 arbres. Depuis 2020, une laiterie produit sur place lait et crème, utilisés pour fabriquer beurre, yaourts et fromages. (Heckfield Place)
Tout cela pourrait déjà suffire.
Mais Heckfield abrite également Marle, distingué d’une étoile verte Michelin, Hearth et sa cuisine au feu, un immense espace de bien-être, The Bothy by Wildsmith, ainsi qu’une programmation d’expériences autour de la ferme et du domaine. (Heckfield Place)
Le client peut évidemment ne rien faire.
Mais il peut aussi rencontrer ceux qui cultivent, comprendre les principes de la biodynamie, traverser les bois, découvrir l’élevage, observer ce qui pousse et saisir progressivement la relation entre ce qu’il vient de voir dehors et ce qui arrivera dans son assiette quelques heures plus tard.
Voilà peut-être ce que ces lieux changent réellement.
Ils reconnectent les différentes pièces d’un monde que nous avions pris l’habitude de consommer séparément.
Au Portugal, une ferme de deux siècles
Direction l’Alentejo. São Lourenço do Barrocal s’étend sur 780 hectares au pied du village médiéval de Monsaraz.
Le domaine appartient à la même famille depuis plus de 200 ans. Autrefois, le monte formait une véritable petite communauté agricole. Lorsque José António Uva décide de faire renaître la propriété familiale, il ne choisit pas entre agriculture et hospitalité : il réactive les deux. (São Lourenço do Barrocal)
Aujourd’hui, Barrocal est membre de The Leading Hotels of the World. On y trouve un spa, deux restaurants farm-to-table, une cave, une boutique, des piscines, des écuries, des vergers et un potager biologique.
Et le domaine reste une exploitation agricole. On y élève du bétail certifié biologique. On y cultive fruits et légumes. On y produit vin et huile d’olive. (São Lourenço do Barrocal). Les bâtiments, eux, portent encore la patine de ceux qui les habitaient avant les voyageurs.
C’est peut-être cela qui rend ces lieux si désirables : ils ne semblent pas avoir été inventés pour nous divertir. Ils existaient avant nous.
Et puis, il y a Babylonstoren.
S’il fallait ne conserver qu’un exemple pour comprendre jusqu’où cette idée peut aller, ce serait peut-être celui-ci. Babylonstoren, dans les Winelands sud-africains.
Une ferme fondée en 1692, aujourd’hui toujours en activité, devenue à la fois hôtel, spa, jardin, domaine viticole, destination gastronomique et univers de marque. Le domaine agricole couvre environ 500 acres. (Babylonstoren). On y mange ce qui pousse autour de soi. On traverse les jardins. On découvre les cultures. On passe de la ferme au restaurant, du restaurant au spa, du spa à la boutique, de la boutique au vignoble.
Et tout semble raconter la même chose. Pas une « identité de marque » plaquée sur le lieu. Une identité née du lieu. C’est une différence considérable.
Car Babylonstoren ne vend plus seulement une nuit dans une belle chambre.
Il propose d’entrer, pendant quelques jours, dans une certaine idée de la vie.
Le Luxe n’a jamais été une question de richesse.
Il y aurait une manière assez facile de raconter tout cela : sourire à l’idée que des urbains soient désormais prêts à payer cher pour ramasser des tomates ou nourrir des poules. C’est amusant cinq minutes, mais cela passe surtout à côté de ce que ces lieux racontent.
Car le luxe n’est pas nécessairement une affaire de richesse. Il relève aussi d’une sensibilité, d’une culture et d’une capacité à reconnaître ce qui est beau, bon ou remarquablement bien fait. Un savoir-faire, une matière, un geste, un objet. Et lorsqu’il s’agit de cuisine, peut-être plus encore qu’ailleurs, la qualité d’un produit.
Une tomate cueillie à maturité à quelques mètres de la cuisine peut procurer davantage d’émotion qu’un ingrédient rare ayant parcouru dix mille kilomètres. Une huile issue des oliviers que l’on regarde depuis sa fenêtre raconte déjà le sol, le climat, la saison et ceux qui l’ont produite. Un fromage fabriqué avec le lait du troupeau, un pain avec une farine locale ou un vin issu de la parcelle que l’on vient de traverser possèdent quelque chose que le luxe recherche depuis toujours : une provenance, un geste, un savoir-faire et une histoire.
C’est aussi ce qui rend ces fermes si contemporaines. Elles ne proposent pas seulement de beaux produits. Elles permettent de comprendre d’où ils viennent, comment ils sont fabriqués et pourquoi ils ont ce goût-là.
Le luxe n’est peut-être donc pas de posséder davantage. Il est aussi de savoir reconnaître ce qui est bon, beau, bien fait — et de comprendre d’où cela vient.
La ferme était déjà une maison lifestyle
Depuis une vingtaine d’années, l’hôtellerie cherche à dépasser la chambre. Un restaurant signature, un spa, une boutique, une programmation culturelle, des collaborations, du mobilier que l’on peut acheter, parfois un parfum ou une ligne de cosmétiques : les hôtels sont progressivement devenus des univers de marque dans lesquels on vient autant chercher un art de vivre qu’un endroit où dormir.
La ferme possède presque naturellement cette capacité.
Elle réunit déjà un paysage, une architecture, des produits, des matières, des gestes, des artisans, une cuisine et des saisons. Elle peut produire son vin, son huile, ses légumes ou ses fleurs et prolonger cet univers dans des objets, des cosmétiques, une épicerie, une table ou une boutique. Elle peut inviter un chef, un designer, un artiste ou un écrivain, accueillir un dîner, un atelier ou une résidence. Tout cela sans avoir besoin d’inventer artificiellement un storytelling : le récit existe déjà dans le lieu et dans ce qu’il produit.
C’est précisément ce que montrent Cinciano, Borgo Santo Pietro, Reschio, Heckfield Place, São Lourenço do Barrocal ou Babylonstoren. Leur sophistication ne vient pas de leur capacité à dissimuler la ferme derrière les codes du cinq étoiles. Elle vient au contraire de leur capacité à faire dialoguer agriculture, gastronomie, architecture, design, artisanat, bien-être et culture.
À une condition : que la ferme reste réellement une ferme.
Car le risque existe déjà de voir émerger un nouvel uniforme du « rural chic » : quelques murs à la chaux, du lin beige, trois carottes anciennes dans une assiette en grès et un savon artisanal dans la salle de bains. La campagne deviendrait alors un décor aussi standardisé que l’hôtel international auquel elle prétend offrir une alternative.
Dans les maisons les plus intéressantes, la terre ne sert pas de décor. Elle produit. Elle nourrit la cuisine, fournit des matières, impose des saisons, oblige à travailler avec le temps plutôt que contre lui. Et elle inscrit l’hospitalité dans quelque chose qui existait avant elle et continuera, idéalement, après le départ du client.
Grand Jardin : et si les 38 hectares étaient le vrai luxe?
C’est peut-être ainsi qu’il faut regarder Grand Jardin.
Ses 15 suites sont évidemment importantes. Mais son actif le plus précieux pourrait finalement être ailleurs : les 38 hectares qui les entourent.
La ferme produit déjà des légumes, des fleurs coupées, des œufs et du miscanthus. Un verger doit compléter progressivement cet écosystème. Les visiteurs peuvent découvrir l’agroécologie, participer aux récoltes, cuisiner et comprendre le fonctionnement d’une exploitation agricole. Le projet annonce également des formations autour de l’agriculture régénérative et des résidences artistiques.
À partir de là, beaucoup devient possible.
Ce que la ferme produit peut nourrir la table, évidemment, mais aussi demain une épicerie, des objets, des collaborations avec des artisans, une édition, des résidences de chefs ou d’artistes, une programmation culturelle, peut-être même des produits propriétaires. Non pas pour transformer Grand Jardin en concept-store à ciel ouvert, mais parce que la cohérence d’une maison lifestyle peut précisément naître de ce que son territoire sait produire.
C’est ce qu’ont réussi les plus belles maisons que nous venons de traverser. Elles n’ont pas construit un univers de marque autour d’une ferme. Elles ont laissé la ferme devenir leur univers.
Et c’est peut-être là que se trouve le changement le plus intéressant pour l’hospitalité. Pendant des années, nous avons cherché à rendre les hôtels plus lifestyle, plus expérientiels, plus culturels. La prochaine étape pourrait consister à leur demander quelque chose de beaucoup plus difficile à fabriquer : des racines.
Après avoir cherché le luxe toujours plus loin, plus rare et plus spectaculaire, nous sommes peut-être simplement en train de redécouvrir qu’il peut aussi pousser.
Et qu’il a parfois un peu de terre sous les ongles.