Dans les palaces, les clients portent désormais jeans, sweats, sneakers et chaussures de running quand ceux qui les accueillent restent souvent en costume-cravate ou en tailleur.
Le luxe a profondément changé ses codes vestimentaires. Étrangement, ceux qui le servent beaucoup moins.
Lorsque je suis entré au lycée hôtelier de Dinard, après un bac économique, j’ai eu le sentiment de quitter le lycée pour entrer directement dans le monde du travail. Nous devions venir en costume-cravate et, à 18 ans, j’aimais beaucoup ça. J’avais plusieurs costumes, quelques trois-pièces, d’autres que je portais de manière un peu moins classique avec des boots. Mes parents m’avaient offert pour mon bac une paire de mocassins J.M. Weston que j’ai énormément portée. Il y avait certainement une part de jeu dans cette nouvelle manière de m’habiller, mais elle matérialisait aussi l’apprentissage d’un métier. On nous apprenait à faire attention à une chemise mal repassée, à des chaussures qui ne seraient pas impeccables, à notre posture, à notre présentation. Dans l’hôtellerie, prendre soin des autres commençait aussi par l’attention que l’on portait à soi.
Je me souviens pourtant que cette exigence m’interrogeait déjà. Les enseignants issus des métiers de l’hôtellerie partageaient naturellement ces codes, quand une partie du reste de l’équipe pédagogique pouvait venir travailler dans une tenue de ville beaucoup plus ordinaire. Et surtout, les clients que nous apprenions à accueillir ne s’habillaient déjà pas nécessairement comme nous. Nous étions en costume-cravate pour apprendre à recevoir des gens qui, eux, n’avaient aucune obligation d’en porter.
J’ai retrouvé ce décalage quelques années plus tard lorsque j’ai travaillé au Lutetia. À la réception, l’uniforme permettait évidemment d’identifier immédiatement les équipes. Au restaurant gastronomique, on retrouvait la veste blanche et le nœud papillon, toute une représentation du grand service français. C’était élégant, parfaitement codifié et cela participait au cérémonial du lieu. Mais de l’autre côté du desk ou de la table, les clients n’étaient déjà plus nécessairement en costume-cravate ou en robe du soir. L’image que nous avions du client d’un palace correspondait finalement de moins en moins à la réalité.
Près de trente ans plus tard, le décalage est encore plus évident. Il suffit de regarder le lobby d’un palace à Paris, Londres, New York ou Tokyo. On y croise toujours de très beaux costumes, évidemment, mais aussi beaucoup de jeans, de sweats, de sneakers, des casquettes et maintenant des chaussures de running. Et personne ne peut sérieusement déterminer à sa tenue si celui qui vient de traverser le lobby occupe une chambre à 800 euros ou une suite à plusieurs milliers.
Entre-temps, notre rapport au vêtement a profondément changé. Le costume-cravate a reculé dans l’entreprise, le streetwear est entré dans les maisons de luxe, la sneaker a quitté le vestiaire sportif et l’outdoor est devenu une composante de la mode contemporaine. Un hoodie peut être en cachemire, une chaussure de running être portée avec un pantalon parfaitement coupé et coûter davantage qu’une paire de chaussures de ville. Même ce que l’on appelle le chic parisien repose moins sur l’application d’un dress code que sur la capacité à mélanger les registres avec suffisamment de maîtrise pour donner l’impression que tout cela est parfaitement naturel.
La richesse n’a évidemment pas disparu. Elle est simplement devenue beaucoup moins facile à lire dans le vêtement. Et c’est peut-être là que se trouve le paradoxe : le client n’a plus besoin de ressembler à un client de palace pour entrer dans un palace, quand celui qui l’accueille doit encore souvent ressembler à l’idée que nous nous faisons du personnel d’un palace.
L’uniforme n’est pas le problème
Il serait trop facile d’en conclure qu’il faudrait supprimer les costumes et mettre tout le monde en jean et baskets. L’uniforme répond à une fonction essentielle dans l’hôtellerie. Dans un lobby, je dois pouvoir identifier immédiatement la personne à laquelle m’adresser. Il crée une cohérence entre les équipes, participe au cérémonial du service et peut même devenir l’un des signes distinctifs de l’établissement. Au Peninsula Hong Kong, l’uniforme blanc des bellboys, leurs gants et leur calot appartiennent à l’imaginaire de l’hôtel depuis près d’un siècle. Les faire disparaître au nom de la modernité n’aurait probablement aucun sens.
Tous les uniformes ne sont cependant pas devenus des icônes. Le costume sombre, la chemise blanche et la cravate sont aussi devenus une sorte d’espéranto international de l’hôtellerie haut de gamme. On les retrouve dans des établissements qui n’ont parfois en commun ni leur histoire, ni leur architecture, ni leur clientèle, ni leur rapport au territoire. C’est peut-être là que la question devient intéressante : est-ce un code que la maison possède ou simplement un code que le secteur reproduit ?
Les évolutions récentes montrent que plusieurs groupes commencent à se poser la question. Lors de sa réouverture en 2025, le Waldorf Astoria New York a confié le vestiaire de ses équipes au designer britannique Nicholas Oakwell et à son studio NO Uniform. Son point de départ était justement de réfléchir aux nouveaux clients du Waldorf et au style du voyageur international contemporain. Le costume n’a pas disparu pour autant. Il cohabite avec des trenchs, des manteaux, des chinos ou des bombers selon les fonctions et les saisons. L’élégance demeure, mais sa représentation évolue.
Sofitel vient d’aller plus loin encore en confiant à Cordelia de Castellane la création d’une collection de 45 pièces destinée à ses collaborateurs. Le nom choisi est intéressant : LeVestiaire. Les différentes pièces peuvent être combinées en fonction des métiers, des morphologies, des climats et des établissements. On ne demande plus nécessairement à chacun de porter exactement la même chose, mais de composer sa silhouette à l’intérieur d’un vocabulaire commun.
Ce passage de l’uniforme au vestiaire me paraît beaucoup plus important qu’une simple évolution esthétique. L’hôtellerie a longtemps cherché l’uniformité pour signifier la qualité. Elle pourrait aujourd’hui chercher davantage la cohérence.
Comment s’habille une maison?
Au SO/ Paris, Guillaume Henry a imaginé pour les équipes des cabans, des marinières, du denim, de la maille, des blazers et des baskets. Au Mandarin Oriental Mayfair à Londres, NO Uniform a mêlé le tailoring britannique à des références asiatiques, avec des manches inspirées du kimono, des fleurs de cerisier brodées ou une veste de bartender évoquant le bomber. À Amanbagh, en Inde, certaines tenues s’inspirent directement des usages vestimentaires locaux. Trois approches très différentes qui ont pourtant quelque chose en commun : elles ne cherchent plus seulement à dire « hôtel de luxe », elles cherchent à raconter un lieu.
C’est un sujet que je trouve particulièrement intéressant pour les grands groupes hôteliers. Le Mandarin Oriental de Paris ne raconte pas la même histoire que Hong Kong ou Macao. Le Lutetia, au cœur de Saint-Germain-des-Prés, n’a pas le même imaginaire qu’un palace de la place Vendôme. Même dans une même ville et au sein d’un même groupe, Le Meurice et le Plaza Athénée ont deux histoires, deux quartiers, deux architectures, deux clientèles et finalement deux manières de raconter Paris. Nous trouvons parfaitement normal que leurs chambres, leurs restaurants, leurs bars ou leurs identités soient différents. Pourquoi faudrait-il que les personnes qui les font vivre répondent toutes à la même représentation de l’élégance ?
La question n’est alors plus vraiment de savoir comment doit s’habiller le personnel d’un hôtel cinq étoiles. Elle devient beaucoup plus intéressante : comment s’habillent les personnes qui travaillent dans cette maison ?
Cette réflexion arrive d’ailleurs au moment où l’hôtellerie de luxe cherche précisément à dépasser son métier historique. Les grands hôtels développent leurs parfums, leur vaisselle, leurs objets, leurs boutiques, multiplient les collaborations avec des artistes, des designers et des maisons de mode. Ils veulent devenir des marques lifestyle et construisent des univers dans lesquels chaque détail est supposé raconter la singularité du lieu. Dans ce contexte, il est assez étonnant de continuer à considérer les vêtements portés huit heures par jour par plusieurs centaines de collaborateurs comme de simples uniformes professionnels. Le personnel est probablement l’un des médias les plus visibles d’un hôtel.
Je reviens alors à mes costumes du lycée hôtelier et je n’ai aucune envie de réécrire l’histoire en expliquant que nous étions ridicules avec nos cravates. Je crois au contraire que cette contrainte m’a appris quelque chose d’important. Elle m’a appris l’exigence. Elle m’a appris que travailler dans l’hospitalité supposait de prêter attention à des détails qui pouvaient sembler insignifiants mais qui, mis bout à bout, construisaient une expérience. Je serais assez inquiet d’une école hôtelière qui considérerait que l’évolution des usages autorise le laisser-aller.
Mais conserver cette exigence ne signifie pas nécessairement conserver tous les signes qui permettaient de la représenter il y a trente ans. On peut être négligé dans un costume et extrêmement élégant avec une belle maille, un pantalon parfaitement coupé et une paire de sneakers. L’élégance n’a pas disparu lorsque les hommes ont arrêté de porter quotidiennement une cravate. Le luxe n’a pas disparu lorsque ses clients ont commencé à porter des sweats. Et la qualité du service ne dépend évidemment pas du nombre de boutons d’une veste.
Ce qui fait la différence dans un palace reste la manière dont quelqu’un vous accueille, se souvient de votre nom, connaît parfaitement son établissement, comprend ce dont vous avez besoin avant même que vous le demandiez et sait être présent sans jamais l’être trop. Le vêtement participe à cette expérience, mais il n’en est qu’une expression.
Lorsque je repense à mes Weston, à mes costumes trois-pièces, à la veste blanche et au nœud papillon du Lutetia, puis que je regarde aujourd’hui quelqu’un entrer dans un palace avec une paire de chaussures de running, je ne me dis pas que l’élégance a disparu. Je me dis simplement que nous avons changé notre manière de la reconnaître.
La cravate n’est peut-être plus obligatoire. L’exigence, elle, devrait toujours l’être.