L’automne est finalement arrivé. On ressort les pulls, on referme les fenêtres et on recommence à vivre davantage à l’intérieur.
Après l’hiver, nous chercherons au contraire à faire entrer l’air et à garder nos maisons fraîches. Chauffage, climatisation, ventilation, domotique : nous avons multiplié les technologies pour adapter nos intérieurs à notre confort.
Pourtant, de la ferme bretonne aux maisons persanes, jusqu’à une nouvelle génération d’architectes africains, des siècles de savoir-faire racontent une autre manière d’habiter : faire avec le climat, les matériaux, les traditions et l’intelligence d’un territoire.
Et si c’était là que se dessinait le véritable luxe de demain ?
Il aura fallu attendre le deuxième week-end d’octobre. La semaine dernière encore, l’été semblait vouloir jouer les prolongations. Et puis, presque sans transition, on remet un pull, on ferme les fenêtres le soir, on cherche les rayons du soleil derrière les vitres et on retrouve le plaisir de rester chez soi. Comme chaque année, les magazines de décoration nous parlent de couleurs chaudes, de bois, de tapis, de plaids ou de bougies. Il faudrait rendre son intérieur plus chaleureux. Dans quelques mois, les mêmes pages nous expliqueront comment le rafraîchir.
Nos ancêtres avaient une approche un peu moins décorative du problème. Il suffit de regarder une ancienne ferme pour comprendre que presque rien n’était laissé au hasard. Son emplacement, son orientation, l’épaisseur de ses murs, la taille de ses ouvertures, la disposition des pièces ou les espaces consacrés au stockage et aux animaux répondaient d’abord à une réalité assez simple : il fallait pouvoir y vivre toute l’année avec les ressources disponibles.
Avant de décorer nos intérieurs, nos ancêtres savaient les habiter.
Je n’ai finalement pas besoin d’aller très loin pour en trouver un exemple. La maison de mes parents, en Bretagne, est une vieille bâtisse aux murs particulièrement épais. À l’origine, elle comptait peu d’ouvertures, même si mes parents en ont ajouté depuis. Pourtant, l’hiver, il n’y fait jamais vraiment très froid et, l’été, jamais très chaud. Même lors des fortes chaleurs de cet été, elle est restée naturellement fraîche.
Avant sa rénovation, son organisation racontait encore très clairement la manière dont elle avait été pensée et habitée autrefois. Le sol était en terre battue, les bêtes occupaient le niveau inférieur, le fourrage était stocké dans le grenier et les pièces à vivre se trouvaient au cœur de la maison, accessibles notamment par un escalier extérieur. L’épaisseur des murs, le nombre limité d’ouvertures et la répartition des espaces répondaient à des usages agricoles, mais aussi à la nécessité de composer avec le climat breton.
Il ne s’agit évidemment pas d’idéaliser les conditions de vie d’autrefois. Cette maison n’avait ni été dessinée par un architecte spécialisé dans la performance environnementale, ni pensée à partir de calculs thermiques. Elle était le résultat de savoir-faire, d’usages et d’une connaissance du territoire transmis au fil du temps. Une maison bretonne ne se construisait pas comme une maison provençale, pas plus qu’une habitation du sud de l’Espagne ne répondait aux mêmes contraintes qu’une ferme normande. Pendant longtemps, construire signifiait d’abord comprendre comment on vivait à cet endroit précis.
L’histoire de la fenêtre raconte assez bien la manière dont nous nous en sommes progressivement affranchis. Pendant des siècles, une grande ouverture était complexe à réaliser, difficile à isoler, coûteuse à vitrer et pouvait constituer une faiblesse dans un bâtiment qui devait aussi protéger ses habitants. Avec la Renaissance, les évolutions de la société, des techniques de construction, du vitrage ou du chauffage permettent progressivement aux demeures de s’ouvrir davantage. La lumière entre, les jardins deviennent des perspectives et la relation entre l’intérieur et l’extérieur change. Pouvoir ouvrir largement sa demeure devient aussi une manière d’afficher son confort et son statut.
Quelques siècles plus tard, la baie vitrée est devenue l’un des grands marqueurs de l’architecture contemporaine. Nous voulons la vue, la lumière et, si possible, cette disparition presque totale de la frontière entre dedans et dehors. Quitte parfois à devoir ensuite corriger techniquement les conséquences de nos choix architecturaux. Une immense surface vitrée peut faire surchauffer une maison en été et lui faire perdre de la chaleur en hiver. Nous installons alors chauffage, climatisation, ventilation mécanique, stores automatisés et capteurs capables de piloter l’ensemble depuis notre téléphone.
Nous appelons désormais cela une smart home. Pourtant, une maison qui reste naturellement fraîche parce qu’elle a été pensée pour son climat est-elle vraiment moins intelligente qu’une maison capable de détecter automatiquement qu’elle surchauffe et de déclencher sa climatisation ?
Faire avec ce qui est déjà là.
C’est aussi pour cela que je trouve une partie de l’architecture africaine contemporaine particulièrement intéressante aujourd’hui. Elle donne finalement beaucoup de sens à ces mots que nous utilisons partout : slow, local, sustainable. Derrière eux se trouve une idée assez simple : faire avec ce qui est déjà là. Le climat, bien sûr, mais aussi l’histoire du lieu, les matériaux disponibles, les savoir-faire et les traditions, plutôt que de commencer chaque projet en faisant table rase pour importer ensuite des solutions venues d’ailleurs.
À Abidjan, face à la lagune Ébrié, Lagoon Villa, dessinée par le cabinet sud-africain SAOTA, est pourtant tout sauf une maison traditionnelle. Elle est résolument contemporaine, avec ses volumes ouverts, son béton et ses grandes perspectives. Mais la lagune n’est pas simplement un paysage spectaculaire que l’on aurait encadré derrière une immense baie vitrée. Les pièces s’ouvrent largement, les espaces intérieurs et extérieurs se prolongent, les débords de toiture créent de l’ombre et l’air circule d’un espace à l’autre. Le climat participe directement à la conception de la maison.
Au Burkina Faso, Francis Kéré travaille depuis longtemps avec cette même intelligence du lieu. Lorsqu’il réalise l’école primaire de Gando, il utilise notamment la terre disponible localement et des techniques connues des habitants, auxquelles il associe les connaissances contemporaines de l’architecture et de l’ingénierie. La toiture est dissociée du plafond pour favoriser la circulation de l’air et l’évacuation de la chaleur, tout en protégeant les espaces du soleil et des fortes pluies.
C’est notamment ce que l’on appelle l’architecture vernaculaire. Un mot assez savant pour décrire finalement une idée que nos ancêtres auraient parfaitement comprise : construire à partir d’un territoire, de son climat, de ses ressources, de son histoire et des savoir-faire de ceux qui l’habitent.
Le s.l.o.w n'est pas une couleur.
Nous avons fini par associer le slow à une esthétique. Des tons naturels, du bois, du lin, quelques objets artisanaux, beaucoup de beige et, idéalement, une céramique légèrement imparfaite posée sur une table basse. Mais le slow n’est pas une décoration. Il prend véritablement son sens lorsqu’il devient une manière de concevoir : comprendre un endroit avant de le transformer, utiliser une matière parce qu’elle est disponible localement et adaptée à son environnement, faire travailler un artisan parce qu’il possède un savoir-faire transmis sur ce territoire, conserver une technique ancienne lorsqu’elle fonctionne et l’améliorer lorsque les connaissances contemporaines permettent de le faire.
Cette intelligence n’est évidemment pas propre à l’Afrique. En Iran, les tours à vent captent depuis des siècles les mouvements naturels de l’air pour ventiler et rafraîchir les bâtiments. Dans de nombreuses régions chaudes, les cours intérieures permettent de créer de l’ombre, les murs épais ralentissent les échanges de chaleur, tandis que l’eau et la végétation participent à créer des espaces plus frais. Certaines maisons étaient même organisées différemment selon les saisons.
Chez nous, les fermes, les maisons de village, les mas provençaux ou les longères bretonnes racontent d’autres réponses au même problème. Elles sont différentes précisément parce qu’elles ne répondent ni au même climat, ni aux mêmes ressources, ni à la même histoire.
Pourquoi, dès lors, une maison située à Abidjan, Saint-Malo, Marrakech ou Bangkok devrait-elle fonctionner de la même manière ? Pourquoi reproduire les mêmes volumes, les mêmes grandes surfaces vitrées et parfois les mêmes matériaux, avant d’ajouter les équipements nécessaires pour corriger les conséquences du climat ?
La standardisation nous a permis de construire presque partout. Elle nous a également appris à construire presque la même chose partout.
Après nos assiettes, une maison.
Il y a quelque chose d’assez familier dans ce mouvement. Nous l’avons déjà connu dans l’alimentation. Puis dans la mode, la beauté ou le tourisme. Nous avons longtemps considéré la standardisation comme un progrès avant de redécouvrir progressivement la valeur de l’origine, du local, des savoir-faire et de ce qui rend un territoire différent d’un autre.
Nous voulons connaître la provenance de ce que nous mangeons, savoir où un vêtement a été fabriqué, retrouver l’artisan derrière un objet. Nous voyageons aussi pour découvrir ce que nous ne pouvons précisément pas retrouver ailleurs. Cette recherche d’origine, de singularité et d’ancrage est devenue l’un des moteurs de la slow culture. Il serait assez logique qu’elle finisse par transformer également l’endroit où nous vivons.
Le local appliqué à l’architecture ne consiste d’ailleurs pas simplement à acheter une table fabriquée à vingt kilomètres de chez soi. Il invite à regarder ce que le territoire sait déjà faire, les matériaux qu’il produit, les techniques qui y ont été développées et les raisons pour lesquelles certaines ont traversé les siècles. Puis à confronter cette connaissance aux possibilités offertes par l’architecture contemporaine.
C’est précisément ce que certains architectes africains réussissent particulièrement bien aujourd’hui. Ils ne reproduisent pas les maisons du passé. Ils utilisent ce que le passé leur a appris pour dessiner des bâtiments contemporains.
Et c’est peut-être là que notre définition du progrès mérite d’être interrogée. L’innovation ne consiste pas nécessairement à remplacer ce qui existait par quelque chose de nouveau. Elle peut aussi consister à comprendre pourquoi une solution ancienne fonctionnait et à lui donner une nouvelle pertinence.
Le luxe d'une maison qui ne pourrait être ailleurs
Cette réflexion dépasse évidemment la maison. Elle vaut tout autant pour l’hospitalité, peut-être même davantage. Qu’attend-on encore d’un hôtel lorsque l’on voyage à plusieurs milliers de kilomètres de chez soi ? Retrouver une chambre parfaitement climatisée, les mêmes matériaux, les mêmes équipements et finalement les mêmes codes que dans n’importe quelle autre destination ? Ou avoir, pendant quelques jours, la sensation d’habiter réellement quelque part ?
Je repense à un voyage à Madagascar, sur une île perdue où j’avais séjourné dans ce qui ressemblait davantage à une maison d’hôtes qu’à un hôtel. Deux bungalows, construits avec des matériaux locaux, très peu d’équipements et aucun des attributs spectaculaires que l’on associe aujourd’hui aux resorts de luxe. Les bâtiments étaient simplement conçus pour laisser circuler l’air, avec une ouverture du côté de la terre et de la végétation et l’autre tournée vers la mer. Au-dessus du lit protégé par une moustiquaire, un petit ventilateur constituait à peu près le seul luxe technologique de la chambre.
Je me souviens pourtant encore parfaitement de cet endroit. De l’air qui traversait le bungalow, de la proximité avec la végétation et la mer, et surtout de cette impression que rien n’avait été fait pour nous isoler de l’île sur laquelle nous étions venus séjourner. Le confort ne venait pas de la disparition du climat, mais de la manière dont le bâtiment avait appris à composer avec lui.
C’est sans doute là que l’hospitalité rejoint directement le sujet de nos maisons. À quoi bon parcourir dix mille kilomètres pour dormir dans une chambre qui aurait pu se trouver ailleurs ? Les hôtels qui me semblent aujourd’hui les plus intéressants ne sont pas nécessairement ceux qui accumulent les signes extérieurs du luxe, mais ceux qui réussissent à transformer leur territoire en expérience : son architecture, ses matériaux, son climat, ses savoir-faire, sa lumière, ses sons et parfois même ses contraintes.
Le slow luxury prend alors un autre sens. Il ne s’agit plus simplement d’une esthétique faite de matières naturelles et d’artisanat soigneusement mis en scène, mais d’une manière de concevoir un lieu en travaillant avec ce qui existe déjà et en y apportant juste ce qu’il faut de confort contemporain. La technologie ne disparaît pas ; elle cesse simplement d’être utilisée pour effacer l’endroit où nous sommes.
La rareté ne viendrait alors plus nécessairement du prix d’un matériau ou de la distance qu’il a parcourue, mais de sa justesse. Une maison, un hôtel ou un lodge véritablement luxueux pourrait être celui qu’il serait absurde de reproduire à l’identique ailleurs.
Ce bungalow malgache n’avait rien de futuriste. Il ne cherchait d’ailleurs probablement pas à l’être. Il répondait simplement, avec les matériaux, les savoir-faire et les moyens disponibles sur place, à une question que nous compliquons aujourd’hui beaucoup : comment être bien ici ?
La maison du futur existe peut-être depuis des siècles. Nous avions simplement oublié de regarder comment elle avait été construite.