LE LUXE N’A JAMAIS ÉTÉ CE QUE L’ON ACHÈTE.

Regardez l’agenda d’une femme qui peut tout s’offrir.

Lundi, un conseil d’administration. Elle siège au board d’un fonds dont elle fut longtemps la cliente avant d’en devenir l’associée. Tenue : un denim brut, un chemisier, une veste, des stilettos. Le jean n’est pas n’importe lequel. Tissé à la main, sur un métier de bois, dans un atelier de Kojima au sud du Japon. Quelques centimètres de toile par jour, une longueur pour un seul pantalon. Indigo naturel, fermenté des semaines durant. L’autorité sans le costume.

Mercredi, la visite de l’atelier d’un jeune artiste que tout le monde s’arrache. Silhouette empruntée au workwear : des matières nobles détournées, une allure d’établi portée en ville, faite pour approcher les toiles sans crainte.

Jeudi, le vernissage de ce même artiste. Elle y va en mix and match, une pièce d’archive chinée des années plus tôt, mêlée à une création de la saison. Ce que personne ne peut copier, parce que personne d’autre ne l’a.

Vendredi, un pilates au matin, un spa entre copines, puis les galeries, un musée, un peu de shopping. Legging et running aux pieds : une On dessinée avec Loewe, la tige pulvérisée d’un seul trait, sans lacet, d’une légèreté qui tient de la prouesse. La performance devenue objet de désir.

Chacune de ces pièces, elle l’a traquée, attendue, choisie avec une précision d’initiée. Mais elle l’a choisie. Finie. Déjà faite. Produite, même à quelques exemplaires. À ce niveau de rareté, le vêtement reste un objet que l’on acquiert. Introuvable, peut-être. Standardisé, quand même. Le prêt-à-porter, même à ce prix, demeure un prêt-à-consommer.

Cette femme, les maisons la connaissent. Elles l’invitent. À Paris, à Milan, à New York, à Londres, et jusqu’à Mumbai. Au premier rang saison après saison, elle a vu défiler les collections, rencontré les créateurs. Elle connaît les directeurs de clientèle qui veillent sur elle, et ils la connaissent. Elle porte tout. Tout de suite. Partout.

Si elle est à Paris cette semaine, c’est pour le gala d’ouverture à l’Opéra, sous les ors du Palais Garnier. Et une robe qu’elle attend depuis six mois. Mais cela aurait pu être pour tout autre chose. La dernière fois, c’était pour un vernissage d’automne. Paris, pour elle, n’est pas une destination. C’est une habitude.

Cette fois, pourtant, c’est une robe qui commande. Et une robe haute couture, ce n’est pas une robe, ce n’est pas de l’artisanat : c’est une œuvre d’art.

Six mois qu’elle revient pour elle. Pas pour l’acheter : pour la faire. Car cette robe n’existait pas. Il a fallu la créer. Un croquis, une toile de coton, les mesures d’un seul corps, le sien. Puis des mains. Un atelier de flou pour ce qui tombe et ondule, un atelier de tailleur pour ce qui structure et tient. Des brodeurs, des plisseurs, des plumassiers qui répètent des gestes que peu savent encore exécuter. Et les essayages, un à un, où l’on reprend, ajuste, recommence, jusqu’à ce que le vêtement épouse exactement celle qui le portera.

Et jamais elle ne revient pour la robe seule. Chaque essayage, elle le cale sur un rendez-vous qu’elle aime. Une première toile en janvier, entre deux défilés de la semaine de la haute couture. Une ligne d’épaule reprise en mars, un matin de Saut Hermès, sous la verrière du Grand Palais. Un col ajusté en avril, le temps d’un tour au PAD, aux Tuileries. En juin, VivaTech agite ses affaires, Roland-Garros bat son plein, et la robe prend forme. À l’automne, l’ultime essayage, quand Art Basel reprend le Grand Palais, à quelques jours du gala. Une robe se compte en voyages.

La haute couture arrive toujours trop tard. Parce qu’elle ne se trouve pas : elle se fabrique. Dans une vie où tout arrive à l’instant, ce qui se fait attendre devient peut-être le dernier luxe. Le seul que l’argent ne sait pas accélérer.

Ce luxe-là a une adresse. L’appellation haute couture est protégée par la loi française depuis 1945, et elle n’existe qu’à Paris. Parmi ses conditions, une seule ne se délocalise pas : l’atelier, au cœur de la capitale. Une fashion week peut naître n’importe où sur la carte. Une haute couture, nulle part ailleurs qu’ici. Voilà pourquoi le cercle est si convoité, et pourquoi les maisons s’y pressent : un couturier venu de Mumbai cette saison, un jeune Irlandais primé pour son savoir-faire, de plus anciennes qui relancent leurs collections après des années d’absence. Et la robe qui la fait revenir, aucune autre ville ne peut la lui promettre.

Mais Paris ne la retient pas seulement pour ses essayages. Il y a la ville elle-même, celle des jours ordinaires. Depuis que les Jeux de 2024 l’ont placée au centre du jeu, on y court les quais au petit matin, on y prend un cours de boxe au bord de l’eau, les sports urbains y ont leurs terrains et le grand spectacle ses arènes.

Une ville au cœur de l’Europe, à la croisée de l’Asie, du Moyen-Orient et des Amériques. Qui l’habille, qui la reçoit, qui la fait courir, avec qui elle traite. Jusqu’au lieu où elle dort, où la règle de la couture se répète : le palace éblouit par sa grandeur, mais une suite se réserve, comme les autres la réservent, tandis que les résidences privées, dont Paris concentre aujourd’hui la plus forte croissance d’Europe, la reçoivent comme chez elle, à chacun de ses passages. Le séjour fait pour soi, comme la robe faite pour soi.

Chaque saison lui donne une raison. Chaque raison, la même ville.

On achète un vêtement, on commande une œuvre.
On visite une ville, on la fait sienne.

C’est en cherchant comment donner envie de Paris aux plus grandes fortunes du monde que POP POP a écarté la carte postale. Pas la Tour Eiffel en fond de plan, mais cette femme. Ses attentes, ses habitudes, ses exigences. Un Paris qui ne se contente pas d’être vu, mais qui répond : à un essayage comme à un vernissage, à un conseil d’administration comme à une finale, à un gala comme à une séance de sport au bord de la Seine. Un Paris qui donne envie de venir, et surtout de revenir. C’est ce Paris-là que POP POP a mis en images, dans un film pensé pour Paris je t’aime. Là où le luxe cesse d’être une somme, pour redevenir une rencontre.

Thibaut Thouzery

Le palace, maison de luxe

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