Street fishing, potagers urbains, outdoor, longévité : derrière des phénomènes que tout semble séparer se dessine peut-être une même aspiration. À mesure que nos vies deviennent plus technologiques, nous cherchons à remettre le corps, l’esprit et le vivant au centre.
À Londres, on pêche désormais entre deux tours de Canary Wharf. Dans d’autres métropoles, des jardins partagés apparaissent entre les immeubles, les potagers gagnent les toits et les balcons, tandis que la marche, le birdwatching ou la nage en eau libre séduisent de nouveaux pratiquants. Pris séparément, ces phénomènes pourraient ressembler à une collection de micro-tendances. Ensemble, ils racontent peut-être quelque chose de plus profond : le besoin de remettre du vivant dans nos vies.
Ce besoin pourrait encore s’accélérer avec le changement climatique. Plus de la moitié de l’humanité vit désormais en ville et les épisodes de chaleur rendent très concrète la question des îlots de chaleur, de l’ombre, de l’eau et de la végétation. La nature urbaine n’est plus seulement décorative : elle participe à rendre la ville plus habitable. Et parallèlement, nous ne voulons plus seulement voir davantage de vert autour de nous : nous recommençons à faire des choses avec le vivant.
L'outdoor est cool.
La mode en fournit peut-être le signe culturel le plus visible. Les chaussures et vêtements conçus pour la montagne, le trail ou la randonnée ont quitté les sentiers pour rejoindre le vestiaire quotidien. Salomon, Arc’teryx, Patagonia ou The North Face sont désormais portées bien au-delà de leurs communautés historiques. Le gorpcore a transformé la technicité outdoor en langage esthétique urbain.
L’histoire de Hoka est particulièrement révélatrice. En 2009, deux Français, Jean-Luc Diard et Nicolas Mermoud, imaginent dans les Alpes françaises une chaussure destinée notamment à mieux descendre en montagne. Dix-sept ans plus tard, la marque née au sein d’une petite culture d’ultrarunners est devenue un phénomène mondial, portée par des coureurs mais aussi par des urbains qui ne prendront probablement jamais le départ de l’UTMB. Un objet inventé pour affronter la nature est devenu désirable au cœur des villes.
Ce déplacement dépasse largement la mode. Pourquoi une génération dont une partie considérable de l’existence passe par les écrans emprunte-t-elle autant de signes aux cultures du dehors tout en retournant pêcher, marcher ou cultiver quelques légumes ? Peut-être parce que le réel possède une qualité devenue rare : il résiste. Un poisson ne mord pas parce qu’on l’a décidé, une tomate ne pousse pas plus vite parce qu’on est pressé, la météo ne se swipe pas et un sentier doit réellement être parcouru.
Deux visions du wellness.
Cette recherche de naturalité devient encore plus intéressante lorsqu’on la rapproche de l’évolution du wellness. Jamais nous n’avons autant mesuré nos corps : bagues connectées, suivi du sommeil, biomarqueurs, scanners corporels, intelligence artificielle, âge biologique. La longévité est devenue l’un des marchés les plus convoités du bien-être, de la cosmétique et désormais de l’hospitality. L’hôtel ne promet plus seulement de nous reposer : certains établissements commencent à vouloir mesurer, optimiser et prolonger notre santé.
Deux mouvements apparemment contradictoires progressent donc simultanément. D’un côté, toujours plus de technologie pour comprendre, anticiper et optimiser notre corps. De l’autre, un désir de marcher, nager, jardiner, pêcher, mieux manger, dormir et passer davantage de temps dehors. Davantage de technologie pour mesurer la vie ; davantage de nature pour la ressentir.
Peut-être avons-nous cependant tort de les opposer. Les technologies médicales peuvent améliorer la prévention et la connaissance du corps, tandis que ces pratiques élémentaires interrogent notre manière quotidienne de vivre. La véritable rupture pourrait donc se situer ailleurs : après avoir longtemps pensé la santé par le soin, puis par l’optimisation, nous pourrions redécouvrir l’importance de l’entretenir avant d’avoir à la réparer.
Mais rien de très nouveau...
Cette idée paraît très contemporaine. Elle ne l’est pourtant pas. Dans la culture chinoise, le yangsheng, que l’on peut traduire par « nourrir » ou « entretenir la vie », s’inscrit dans une conception de la santé dont les principes apparaissent notamment dans le Huangdi Neijing, texte fondateur de la médecine chinoise remontant à plus de deux millénaires.
Il ne s’agit évidemment pas de considérer l’ensemble des théories de la médecine traditionnelle chinoise comme scientifiquement démontrées. Ce qui nous intéresse ici est son regard culturel : prendre soin avant d’avoir à soigner. Alimentation, mouvement, repos, état mental, environnement et recherche d’un équilibre entre corps et esprit appartiennent à une même manière d’envisager la santé. Celle-ci n’intervient pas seulement lorsqu’un problème apparaît : elle se construit quotidiennement.
Cette philosophie résonne étrangement avec notre fascination contemporaine pour la longévité. Nous disposons aujourd’hui d’outils infiniment plus sophistiqués pour observer notre organisme, mais la question fondamentale reste presque identique : comment préserver plus longtemps les conditions d’une bonne santé ? À force de chercher comment augmenter la durée de nos vies, nous redécouvrons peut-être une question vieille de plusieurs millénaires : comment vivre pour rester en bonne santé ?
Vivre plus longtemps, en bonne santé.
Cette idée paraît très contemporaine. Elle ne l’est pourtant pas. Dans la culture chinoise, le yangsheng, que l’on peut traduire par « nourrir » ou « entretenir la vie », s’inscrit dans une conception de la santé dont les principes apparaissent notamment dans le Huangdi Neijing, texte fondateur de la médecine chinoise remontant à plus de deux millénaires.
Il ne s’agit évidemment pas de considérer l’ensemble des théories de la médecine traditionnelle chinoise comme scientifiquement démontrées. Ce qui nous intéresse ici est son regard culturel : prendre soin avant d’avoir à soigner. Alimentation, mouvement, repos, état mental, environnement et recherche d’un équilibre entre corps et esprit appartiennent à une même manière d’envisager la santé. Celle-ci n’intervient pas seulement lorsqu’un problème apparaît : elle se construit quotidiennement.
Cette philosophie résonne étrangement avec notre fascination contemporaine pour la longévité. Nous disposons aujourd’hui d’outils infiniment plus sophistiqués pour observer notre organisme, mais la question fondamentale reste presque identique : comment préserver plus longtemps les conditions d’une bonne santé ? À force de chercher comment augmenter la durée de nos vies, nous redécouvrons peut-être une question vieille de plusieurs millénaires : comment vivre pour rester en bonne santé ?
Quand le territoire est wellnesse par nature
Cette évolution pourrait enfin rebattre les cartes du tourisme de bien-être. Si le wellness consiste moins à multiplier les équipements qu’à favoriser les conditions d’une vie mieux équilibrée, certaines destinations possèdent déjà un avantage considérable : leur environnement. La mer, les sentiers, les forêts, le climat, l’alimentation et les pratiques locales peuvent devenir autant d’éléments d’une nouvelle géographie du bien-être. Le territoire lui-même devient alors une infrastructure de wellness.
Prenons la Bretagne. On y marche, on nage, on navigue et l’on vit avec le vent, les marées, les saisons et une alimentation fortement liée à la terre et à la mer. À Roscoff, le docteur Louis Bagot ouvre dès 1899 l’Institut de Rockroum et développe une approche utilisant le milieu marin, le mouvement et le climat dans une perspective de soin mais aussi de prévention. Plus d’un siècle avant l’explosion contemporaine de la longévité, certaines pratiques associaient donc déjà santé et environnement.
Le changement climatique pourrait encore renforcer la valeur de ces géographies. À mesure que certaines métropoles deviennent plus chaudes, plus minérales et plus difficiles à vivre pendant une partie de l’année, pouvoir marcher, respirer, nager, manger localement et rester dehors pourrait devenir un critère de désirabilité territoriale aussi important que le patrimoine ou la gastronomie. La destination wellness de demain ne sera peut-être pas celle qui possédera le scanner le plus sophistiqué ou le spa le plus spectaculaire, mais celle dont l’environnement lui-même facilite une manière de mieux vivre.
Pendant longtemps, nous avons construit des lieux wellness pour nous isoler du monde. Peut-être sommes-nous en train de comprendre que notre premier équipement de bien-être était précisément celui-ci : le monde qui nous entoure. Une mer, un sentier, un jardin, une forêt, une alimentation, un climat et des pratiques transmises depuis des générations peuvent parfois commencer là où la technologie s’arrête.
À force de chercher comment vivre plus longtemps, nous pourrions finalement redécouvrir une question beaucoup plus ancienne : comment vivre suffisamment bien pour avoir envie que cela dure ?
SOURCES
- World Health Organization — Urban health, 2025. Urbanisation, changement climatique, îlots de chaleur, pollution et rôle de l’environnement urbain sur la santé.
- The Times — Londoners are hooked on fishing — and Canary Wharf is a hot spot, 2026. Sur le renouveau du street fishing et de la pêche auprès des urbains londoniens.
- The Guardian — Gen Z flocks to BirdTok as birding takes flight: “It’s a craving for something real”, 15 août 2026. Sur le regain du birdwatching chez les jeunes générations et la recherche d’expériences plus tangibles.
- Hoka — The History of Hoka. Sur la création de Hoka en 2009 par Jean-Luc Diard et Nicolas Mermoud dans les Alpes françaises et ses origines dans l’ultra-running.
- Vogue — The Exec’s Guide to Longevity Tech, 2026. Sur l’essor de la longevity tech, des biomarqueurs, wearables et diagnostics, et la croissance des investissements dans le secteur.
- Huangdi Neijing — Canon interne de l’Empereur Jaune + ressources du Chinese Medicine Regulatory Office, Hong Kong. Sur le yangsheng, la prévention et la conception historique de l’entretien de la vie par l’alimentation, le mouvement, le repos, l’état mental et l’environnement.
- World Health Organization — Decade of Healthy Ageing / Healthy Ageing. Sur la notion de vieillissement en bonne santé, les capacités fonctionnelles, l’autonomie et le déplacement de la seule durée de vie vers la qualité des années vécues.
- Tourisme Bretagne — La thalasso en Bretagne, 120 ans déjà !. Sur Louis Bagot, l’ouverture de l’Institut de Rockroum à Roscoff en 1899 et l’histoire du recours au milieu marin dans les pratiques de soin en Bretagne.