TikTok a tué le tube de l’été.

Disquaire - Blindsport rennes - Thibaut THOUZERY pour POP POP

Macarena, Je danse le Mia, Djadja… Pendant longtemps, quelques morceaux suffisaient à raconter un été. Aujourd’hui, TikTok et Instagram ont remplacé une partie des radios, Spotify et Apple Music les mixtapes de nos copains. Nous n’avons jamais eu accès à autant de musique, mais nous l’écoutons de moins en moins ensemble.

Je me souviens encore de ma première cassette d’Acid House. C’était en 1988, j’avais dix ans. Je serais incapable de dire pourquoi j’avais acheté celle-là plutôt qu’une autre, mais je me souviens de la pochette, des smileys et surtout de cette sensation d’écouter quelque chose qui ne ressemblait pas vraiment au reste. La musique est entrée très tôt dans ma vie comme ça : par des objets, des radios, des lieux et surtout des gens qui me faisaient découvrir ce que je ne connaissais pas encore.

Quelques années plus tard, j’écoute FG et j’enregistre les mixes des DJ sur des cassettes. Il fallait parfois attendre la fin d’un morceau pour espérer entendre son nom, tendre l’oreille, le noter, demander autour de soi. Dans les rues autour des Halles, il y avait encore ces petits disquaires électro et techno où l’on passait du temps à fouiller dans les bacs et à écouter les nouveautés sur des platines. C’est comme cela que je découvre les premiers Daft Punk sur Soma, puis les productions de Roulé Records, le label de Thomas Bangalter. Certains de ces morceaux vont m’accompagner jusqu’aux soirées Respect is Burning au Queen, où j’allais à un âge que je considérerais aujourd’hui parfaitement déraisonnable si l’un de mes fils me demandait l’autorisation d’y aller.

Ce dont je me souviens surtout, ce sont des gens. Derrière les comptoirs, il y avait des passionnés avec qui l’on parlait. Ils lisaient la presse musicale, suivaient les labels, connaissaient les sorties, échangeaient avec les maisons de disques et parfois les DJ eux-mêmes. Un maxi pouvait arriver dans la journée et être posé quelques heures plus tard sur une platine pour voir ce qu’il avait dans le ventre. On entrait pour acheter un disque et on repartait parfois avec un autre parce qu’un type derrière le comptoir avait sorti un vinyle en disant simplement : « écoute ça ».

C’était déjà de la curation, évidemment. Simplement, personne n’avait besoin de l’appeler ainsi. Elle était faite par des gens qui passaient leur vie à écouter, sortir, lire, discuter, se tromper aussi, et à développer quelque chose d’assez difficile à mettre dans une base de données : du goût. Et puis il y avait les copains. Celui qui avait toujours le bon disque avant les autres, celui qui vous faisait une cassette, puis un CD gravé au feutre. On se passait la musique comme on s’envoie aujourd’hui une playlist. Les premières playlists avaient simplement des rayures.

Il ne faudrait pas pour autant raconter cette époque comme un âge d’or artisanal. L’industrie savait parfaitement fabriquer un succès. Les maisons de disques poussaient leurs morceaux, les programmateurs radio choisissaient ceux qui allaient tourner, les clubs les testaient, la télévision les amplifiait, les compilations les consacraient. Les marques participaient elles aussi à cette immense concentration d’attention : sponsoring, tournées estivales, concerts, opérations promotionnelles.

Le tube de l’été était probablement l’expression la plus spectaculaire de cette machine. Un morceau pouvait passer à la radio le matin, être joué dans un club le soir, se retrouver à la télévision le week-end, entrer sur une compilation puis accompagner une publicité. On pouvait l’aimer ou le détester, cela n’avait finalement pas beaucoup d’importance. Toute sa puissance venait précisément de là : on ne choisissait pas vraiment de l’écouter. À force, il finissait par appartenir à tout le monde.

C’est probablement pour cela que certains morceaux nous replongent aussi brutalement dans nos souvenirs. Quelques secondes et tout revient : un été, une plage, une voiture, une soirée, parfois quelqu’un que l’on avait presque oublié. Certains ont même embarqué avec eux une façon de danser. Lancez Macarena aujourd’hui et regardez ce qui se passe. Mettez Je danse le Mia et une partie de la salle change immédiatement d’attitude. Plus tard, Djadja d’Aya Nakamura réussira à son tour à dépasser largement son public initial : tube de l’été 2018, le morceau était encore suffisamment installé dans notre culture collective pour être interprété six ans plus tard, avec la Garde républicaine, lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris.

Le tube de l’été n’était pas seulement une chanson. C’était une machine à fabriquer de la culture commune.

Alors, quel était celui de l’été 2026 ? Et surtout : sommes-nous capables d’imaginer le morceau que nous citerons spontanément dans six ans pour raconter cet été ?

Des prescripteurs aux systèmes de recommandation.

Nous n’avons pourtant jamais autant écouté de musique. Le streaming payant représente désormais plus de la moitié des revenus mondiaux de la musique enregistrée et rassemble plus de 800 millions d’abonnements. Presque tout est disponible, partout, immédiatement. Ce qui a changé, ce sont les chemins qui conduisent la musique jusqu’à nous.

Instagram et TikTok sont devenus, d’une certaine manière, les nouveaux NRJ et Skyrock. On y entend un morceau sans savoir qui le chante, derrière une vidéo, puis une deuxième, un défilé, un restaurant, une chorégraphie. Le titre devient familier avant même que l’on ait décidé de l’écouter.

Spotify et Apple Music occupent une autre fonction. Ce sont devenus les mixtapes de nos copains, avec presque toute la musique du monde à disposition. On continue à s’envoyer des playlists, à suivre celles d’un DJ ou d’un artiste, mais une partie croissante de la découverte passe désormais par des recommandations construites à partir de ce que nous avons déjà écouté.

L’industrie musicale et les marques n’ont évidemment pas disparu. Elles ont migré avec nous. Un morceau se pousse désormais sur TikTok, se travaille avec des créateurs, entre dans des playlists, accompagne une campagne et peut exploser mondialement en quelques jours. La machine à fabriquer des hits est probablement plus puissante que jamais.

C’est la machine à fabriquer du commun qui l’est moins.

Un programmateur radio pouvait décider de passer un morceau vingt fois dans la semaine : des centaines de milliers de personnes entendaient le même titre. Un DJ le jouait : toute la salle l’écoutait. La télévision nous imposait elle aussi, pour le meilleur comme pour le pire, une partie de la culture des autres.

L’algorithme fait presque l’inverse. Il devient extraordinairement performant pour nous proposer ce que nous avons de fortes chances d’aimer. Le bon disquaire avait beaucoup moins d’informations, mais il pouvait sortir un disque d’un bac précisément parce qu’il ne ressemblait pas complètement à ce que nous étions venus chercher.

L’algorithme sait ce que nous aimons. Le bon prescripteur prend le risque de nous faire aimer autre chose.

Le retour des passeurs.

C’est aussi pour cela que le retour du vinyle m’intéresse. 

Pas par nostalgie. En 2025, ses revenus mondiaux ont encore progressé de 13,7 %, pour une dix-neuvième année consécutive. Et une partie de ceux qui achètent aujourd’hui des disques n’a jamais connu un monde où il fallait posséder un support physique pour écouter de la musique.

Ils pourraient tout écouter immédiatement. Ils choisissent pourtant aussi d’acheter un objet, de regarder une pochette, de poser un disque et d’écouter une face entière. Le vinyle réintroduit quelque chose que notre époque supprime partout ailleurs : un peu de friction. On laisse arriver le troisième morceau. On découvre parfois celui que personne n’avait mis dans la playlist.

Le retour du vinyle dit peut-être moins notre nostalgie du passé que notre fatigue de l’infini.

C’est ce que j’avais retrouvé en photographiant le disquaire de Blind Spot à Rennes pour POP POP. Les pochettes et les bacs sont évidemment photogéniques, mais le plus intéressant était ailleurs : dans la conversation, sa manière de parler d’un label ou d’un artiste, sa capacité à choisir au milieu d’une offre devenue pratiquement illimitée. Son métier n’était finalement pas seulement de vendre des disques. Il continuait à être un passeur.

Car lorsque tout devient accessible, la valeur se déplace. Elle n’est plus seulement dans l’accès. Elle revient dans le choix, le goût, le contexte et la confiance que nous accordons à celui qui nous dit : tu devrais écouter ça.

Il serait absurde d’opposer le disquaire à Spotify ou le vinyle à TikTok. Les plateformes nous donnent accès en quelques secondes à un artiste de Lagos, Cape Town, Séoul ou São Paulo auquel aucune radio française ne nous aurait probablement exposés il y a trente ans. Nous avons gagné une liberté et une diversité extraordinaires.

Mais nous pouvons désormais vivre au même endroit, avoir le même âge, partir en vacances ensemble et ne presque jamais entendre les mêmes morceaux.

C’est peut-être pour cela que nous avons du mal à nommer le tube de l’été 2026. Pas parce que les artistes ne savent plus fabriquer de tubes. Mais parce que notre attention s’est fragmentée en une multitude de cultures simultanées.

Nous avons gagné toute la musique du monde. Nous avons perdu une partie de la bande-son commune.

Dans trente ans, il suffira probablement toujours de lancer Macarena pour que quelqu’un commence à faire les gestes. Je ne sais pas encore quel morceau de l’été 2026 produira le même effet en 2056.

Peut-être est-il déjà dans ma playlist, dans celle de mes fils ou quelque part sur TikTok.

Simplement, nous ne savons plus forcément que les autres l’écoutent aussi.

Thibaut Thouzery

Peut-on acheter une place dans une culture?

Le social média est mort. Vive la vie sociale.

Le luner des lazy sundays

Le luxe a des courbatures