Le luxe de prendre son temps
On a passé trente ans à rendre le monde disponible, partout, tout le temps.
Aujourd’hui, de Paris à Shanghai et Chengdu, de nouvelles adresses explorent le slow living autrement : écouter un disque sans rien faire d’autre, boire un thé pendant trois heures, séjourner quelque part sans programme. Et si prendre son temps était en train de devenir une nouvelle forme de luxe ?
Le dimanche matin, à la fin des années 80, je sortais ma boîte de Lego dans ma chambre en attendant que mes parents se lèvent. Ou je prenais mon BMX. À côté de chez moi, quelques bosses de terre faisaient parfaitement l’affaire. Pas de skatepark, pas de pumptrack, pas de parcours : un talus devenait une rampe, un bout de terrain notre spot. On prenait de l’élan, on sautait, on recommençait. On faisait avec ce que cette petite nature urbaine nous offrait.
Le reste du dimanche n’était pas beaucoup plus sophistiqué. Passer voir mes grands-parents, faire un tour au Bois de Vincennes, rentrer à la maison. Et puis il y avait ce grand tunnel du dimanche après-midi. À la télévision, si Drucker ne vous passionnait pas et que vous aviez épuisé les sitcoms à deux balles, il fallait se rendre à l’évidence : il ne se passerait pas grand-chose. Le cinéma était LA sortie. Pour voir un film à la maison, on allait au vidéo-club, on regardait les jaquettes, on hésitait et on repartait avec une cassette. Une. Le soir, il y avait Les Nuls, un film, quelques rendez-vous qu’on ne choisissait pas vraiment mais qu’on ne voulait pas rater non plus. Il ne faut surtout pas fantasmer cette époque. Parfois, on se faisait franchement chier. Mais cet ennui avait une particularité devenue rare : il n’y avait réellement rien d’autre à faire.
La musique raconte assez bien ce qui s’est passé depuis. J’avais quelques cassettes et Fun Radio, puis j’ai découvert FG et Nova. Il fallait écouter, attendre, tomber sur un morceau sans savoir ce que c’était, espérer que l’animateur donne le nom, le retenir. Aujourd’hui, j’ai Apple Music. Une chanson en entraîne une autre et pratiquement toute la musique qui m’intéresse est accessible en quelques secondes. Je préfère évidemment 2026. Mais entre ces deux époques, quelque chose de plus profond que la technologie a changé : la fin de l’offre a disparu.
Le vidéo-club fermait. La séance de cinéma commençait à 14h00 ou 16h00. L’émission était terminée. Le magasin avait baissé son rideau. Le copain n’était pas chez lui. Fin de l’histoire. Aujourd’hui, il y a toujours quelque chose derrière : un autre film, un autre morceau, une autre adresse, une autre personne, une autre recommandation. Je peux demander à ChatGPT où déjeuner, quoi voir cet après-midi, quel film regarder avec mes enfants, où partir trois jours ou ce que nous pourrions faire dimanche s’il pleut. La réponse arrive. Et si elle ne me plaît pas, j’en demande dix autres.
C’est génial. Et c’est précisément pour cela que le mouvement inverse m’intéresse. Après avoir passé des décennies à supprimer l’attente, le manque et les temps morts, nous commençons à créer des lieux pour les retrouver.
Slow living : quand prendre son temps devient une expérience
À Paris, Listener, rue Vivienne, propose parmi ses expériences des siestes musicales. Un système hi-fi exceptionnel, des vinyles et du temps pour écouter. L’idée paraît presque trop simple pour devenir un concept : s’allonger et écouter de la musique. Pourtant, elle raconte parfaitement notre époque. Nous avons accès à des dizaines de millions de morceaux et l’expérience devient premium lorsqu’un lieu nous donne les conditions pour en écouter un sans faire autre chose en même temps. L’abondance est acquise ; l’attention devient rare.
À Shanghai, cette envie prend une autre forme. Le màn shēnghuó, littéralement la « vie lente », irrigue des lieux où l’on vient retrouver une autre vitesse. À Yi Chi Garden, installé dans d’anciens bâtiments réhabilités, une formule utilisée pour raconter cette aspiration est particulièrement juste : vivre en 0,5×. Prendre un café, regarder les plantes, discuter, rester. Rien de spectaculaire. C’est justement ce qui est intéressant. Dans l’une des métropoles qui raconte le mieux l’accélération du monde contemporain, ralentir devient une destination.
Mais c’est peut-être Chengdu qui rend le phénomène le plus intéressant. À Heming Tea House, dans People’s Park, on s’installe sous les arbres, on commande du thé, on discute, on joue, on regarde les gens passer. Puis on recommande du thé. L’après-midi peut disparaître ainsi. La scène n’a rien de nouveau et c’est justement ce qui la rend précieuse. Pas besoin de digital detox, de retraite analogique ou de programme de reconnexion à soi : la maison de thé a simplement conservé une culture du temps que nous sommes ailleurs en train de transformer en nouveau service.
Le slow living ne consiste donc plus seulement à ralentir. Il devient une manière de penser les lieux, l’hospitalité et le luxe : moins de sollicitations, moins de choix, moins de programme, pour redonner de la valeur au temps et à l’attention. Le contraste entre Shanghai et Chengdu est particulièrement révélateur. D’un côté, une nouvelle génération d’adresses met en scène la décélération. De l’autre, une maison de thé pratique depuis longtemps ce que nous sommes en train de redécouvrir.
Cette évolution dépasse largement le café ou le bien-être. Elle touche l’hospitalité, le voyage, la restauration, la musique et probablement demain davantage de lieux culturels. Pendant longtemps, la sophistication consistait à ajouter : davantage de services, davantage d’expériences, davantage de personnalisation, davantage de choses à faire. Une journée d’hôtel peut désormais être remplie du réveil au coucher sans avoir à franchir la porte de l’établissement. Mais lorsque l’accès devient presque banal, la valeur se déplace. Un hôtel sans télévision, un dîner qui prend son temps, un listening bar où l’on écoute réellement, une journée sans activité deviennent soudain désirables.
Le luxe pourrait moins consister à accéder à l’inaccessible qu’à échapper quelques heures à tout ce qui est accessible.
Le nouveau luxe : ne rien avoir de prévu
Je ne veux évidemment pas revenir aux dimanches de mon enfance. Apple Music est mieux que mes quelques cassettes et je serais assez mal placé pour regretter un monde où Drucker constituait une partie significative de l’offre du dimanche après-midi. J’aime pouvoir découvrir une adresse en quelques secondes, partir sur une idée, réserver, écouter, regarder, apprendre. J’aime aussi pouvoir poser une question à ChatGPT à dix heures et avoir organisé une partie de ma journée à dix heures cinq.
Mais cette facilité change quelque chose de plus discret : nous avons de moins en moins besoin de nous demander quoi faire de ce qui est déjà là. Quand j’avais envie de faire du BMX, je prenais les bosses de terre à côté de chez moi. Aujourd’hui, je peux trouver le meilleur pumptrack, connaître le temps de trajet, regarder les photos et savoir ce que les autres en pensent avant même d’avoir sorti le vélo. L’expérience existe avant nous. Il suffit de la choisir.
C’est cette question qui me travaille lorsque je regarde mes enfants. Le dimanche, ils veulent courir, faire un gâteau, sortir, aller quelque part. Tant mieux. J’aime leur curiosité et leur énergie. Mais je me demande aussi si je dois systématiquement répondre à leur envie de faire. Nous parlons beaucoup du temps que les enfants passent devant les écrans. Peut-être devrions-nous nous intéresser autant au temps pendant lequel rien n’est prévu pour eux. Car retirer le téléphone pour le remplacer immédiatement par un entraînement, une sortie, un musée, un gâteau à préparer ou un programme familial parfaitement organisé ne change finalement qu’une chose : celui qui décide de la prochaine activité.
Alors dimanche prochain, lorsqu’ils me demanderont ce qu’on fait, je vais peut-être essayer quelque chose d’assez simple : ne rien avoir prévu. Pas pour cultiver l’ennui comme une nouvelle vertu éducative. Pas pour leur expliquer que c’était mieux avant. Juste pour laisser quelques heures sans destination et voir ce qu’elles deviennent.
C’est peut-être finalement ce que ces nouvelles adresses nous vendent, sous des formes beaucoup plus sophistiquées : quelque chose que nous avions autrefois gratuitement.
Du temps dont personne n’a encore décidé quoi faire.