Ils prennent l’avion pour courir un marathon, traversent la France pour rouler sur les routes du Tour ou choisissent leurs vacances en fonction du vent, de la neige ou de la houle. Le voyage sportif n’a rien de nouveau. Ce qui change, c’est son échelle. Et peut-être notre manière de choisir une destination.
À partir de vendredi, quelque chose va changer autour de Dinard. Les vélos vont commencer à apparaître derrière les voitures, les sacs de transition dans les hôtels, les combinaisons sur les épaules et les reconnaissances de parcours sur les routes de la Côte d’Émeraude. Pendant trois jours, le Triathlon Dinard Côte d’Émeraude va réunir trail, triathlons et swimruns entre Saint-Lunaire, Dinard et les communes alentour. L’année dernière, plus de 7 000 athlètes avaient pris le départ des différentes épreuves.
Ils ne seront pourtant pas venus à Dinard avant de décider de participer au triathlon. Pour beaucoup, c’est exactement l’inverse. Je connais des marathoniens qui organisent désormais une partie de leurs voyages autour des courses qu’ils veulent faire : New York, Tokyo, Sydney, Berlin… Ils regardent les dates, tentent d’obtenir un dossard, réservent un avion et construisent ensuite quelques jours de vacances autour de ces 42,195 kilomètres.
Après les jet-setters, voici les jet-runners.
Le monde est devenu un calendrier de courses.
Il y avait autrefois quelque chose d’assez exceptionnel à traverser le monde pour participer à une compétition lorsqu’on n’était pas sportif professionnel. C’est devenu beaucoup plus banal. On court un marathon à New York ou Tokyo, on traverse le Maroc pour le Marathon des Sables, on choisit ses vacances en fonction d’une épreuve que l’on rêve de faire. En avril dernier, le Marathon des Sables a ainsi réuni un nombre record de 1 500 participants dans le Sahara pour sa 40e édition.
Le vélo produit le même phénomène. L’Étape du Tour permet chaque année à environ 16 000 amateurs de parcourir une véritable étape du Tour de France, avec ses cols, son dénivelé et surtout ses routes entièrement fermées à la circulation. C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants de ces compétitions : elles offrent une manière d’accéder à un territoire qui n’existe que ce jour-là. Pendant quelques heures, une route, une ville, un littoral ou une montagne changent de fonction.
Courir New York permet de traverser cinq boroughs au milieu de rues libérées des voitures et bordées de spectateurs. Participer à l’Étape du Tour permet de grimper des cols dans des conditions habituellement réservées aux professionnels. À Dinard, le swimrun fait passer ses participants de plage en plage et sur le sentier des douaniers, en alternant nage en pleine mer et course à pied. La compétition devient alors autant une expérience du lieu qu’une expérience sportive.
Le sport ne donne plus seulement une raison de voyager. Il donne une autre manière d’habiter temporairement un territoire.
Chamonix, capitale mondiale du trail.
Chamonix pousse cette logique encore plus loin. Lors de l’édition 2026 de l’UTMB, 11 268 coureurs représentant 119 pays ont pris le départ des différentes courses organisées autour du Mont-Blanc. Avec eux viennent les accompagnants, les médias, les marques, les créateurs de contenu et les passionnés qui n’ont parfois aucun dossard. Pendant une semaine, une communauté internationale habituellement dispersée se retrouve physiquement dans la même vallée.
Les marques l’ont évidemment compris. Hoka, partenaire titre de l’événement, occupe largement le terrain tandis que boutiques, équipementiers et commerçants imaginent leurs propres rendez-vous autour de la semaine. Même Nike ACG, sans être partenaire titre de l’UTMB, a choisi Chamonix comme référence culturelle pour sa nouvelle collection trail « Chamo Camo », directement inspirée des roches, lichens et paysages du massif du Mont-Blanc. Lorsque plus de 11 000 pratiquants venus du monde entier convergent vers quelques rues, quelques cafés et quelques sentiers, nul besoin d’un grand discours marketing pour comprendre pourquoi les marques veulent être là.
Mais ce qui se joue à Chamonix dépasse le sponsoring. On vient courir, bien sûr, mais aussi voir les nouveautés, retrouver des amis croisés sur d’autres courses, rencontrer des athlètes, boire un café avec des gens qui parlent le même langage ou simplement être là au moment où tout se passe. Comme dans la mode, la musique ou l’art, la pratique sportive produit désormais ses propres grands rendez-vous culturels.
Pendant une semaine, Chamonix ne reçoit pas le trail. Chamonix devient la capitale mondiale du trail.
Bien avant Strava
Pourtant, rien de tout cela n’est vraiment nouveau. Lorsque j’étais adolescent, je me souviens déjà de Peter Stuyvesant Travel. Oui, la marque de cigarettes avait aussi son agence de voyages, autre époque, et je garde le souvenir de propositions où sport et voyage se mélangeaient déjà. L’UCPA et le Club Med ont évidemment largement participé à cette culture : partir skier, naviguer, plonger, randonner, jouer au tennis ou simplement apprendre quelque chose que l’on ne pouvait pas pratiquer chez soi.
L’UCPA a très tôt poussé cette logique au-delà de la France. En 1987, elle ouvrait notamment un centre à Saint-François, en Guadeloupe, centré sur la planche à voile alors en plein essor. Deux ans plus tard, elle développait ses grands itinéraires internationaux, du Népal à l’Islande en passant par le Sahara algérien ou Madère. Le sport fonctionnait déjà comme un prétexte pour partir ailleurs et parfois comme la première raison du voyage.
La culture surf avait même produit son propre manifeste. En 1966, The Endless Summer de Bruce Brown suivait deux jeunes surfeurs autour du monde avec une idée presque enfantine : prolonger l’été en changeant continuellement d’hémisphère et chercher la vague parfaite. Afrique, Australie, Nouvelle-Zélande, Tahiti, Hawaï : leur carte du monde n’était déjà plus organisée autour des monuments à visiter, mais des vagues à surfer.
Cette logique n’a jamais disparu. Les surfeurs regardent la houle, les windsurfers, kitesurfers et adeptes du foil choisissent Dakhla ou les Canaries en fonction du vent. Les skieurs et snowboarders peuvent décider de partir chercher la poudreuse au Japon ou dans le Colorado puis, lorsque l’été arrive en Europe, regarder du côté de l’Argentine ou du Chili. D’autres construisent une retraite autour du yoga et du surf plutôt que de choisir un hôtel avant de regarder les activités proposées.
Ce qui a changé n’est donc pas le désir. C’est son changement d’échelle.
De la vague parfaite à la file d'attente
Hier, le voyage sportif était encore largement organisé autour de l’apprentissage, du perfectionnement ou de la recherche des meilleures conditions. Aujourd’hui, les calendriers internationaux de compétitions y ajoutent des centaines de rendez-vous capables de déplacer des communautés entières. Il n’est plus nécessaire d’être explorateur, sportif professionnel ou surfeur obsessionnel pour prendre un avion avec son matériel : un dossard suffit parfois à décider d’un voyage.
Cette démocratisation produit pourtant une contradiction assez fascinante. Une grande partie de la culture outdoor s’est construite sur le désir de partir loin : chercher une vague vide, une neige vierge, un sentier peu fréquenté, quelques jours loin de la foule et parfois loin de tout. The Endless Summer a largement contribué à nourrir cette mythologie de l’ailleurs sportif.
Soixante ans plus tard, certains des endroits qui alimentent encore cet imaginaire sont devenus des destinations mondiales. À Bali, Uluwatu continue de faire rêver les surfeurs de la planète, mais routes saturées, hôtels, villas, beach clubs et densité de surfeurs dans l’eau racontent aussi ce qui arrive lorsqu’un lieu longtemps porté par une culture particulière rencontre le tourisme mondial. Tout le monde est venu chercher un peu du même rêve.
L’outdoor avait inventé le voyage pour échapper à la foule. Son succès contribue parfois à la recréer.
Une course peut faire découvrir un territoire autrement, une communauté peut faire vivre une vallée et un sport peut donner envie de traverser la planète. Mais lorsque tout le monde part chercher la même neige, la même vague, le même trail ou le même paysage, le désir finit parfois par transformer ce qu’il était venu chercher. C’est sans doute l’un des paradoxes de cette nouvelle géographie sportive : rendre accessibles des expériences autrefois réservées à quelques initiés tout en risquant d’effacer une partie de ce qui les rendait désirables.
Nos passions redessinnent la carte.
Le phénomène dépasse donc largement les jet-runners. Le marathonien choisit New York, le cycliste Majorque, le kitesurfer Dakhla, le skieur Hokkaido et le surfeur la prochaine houle. Ils ont des budgets, des âges et des manières de voyager très différents, mais partagent une même façon de regarder le monde : la passion vient d’abord, la destination ensuite.
Pendant longtemps, nous avons choisi où partir avant de décider ce que nous allions y faire. Nous commençons peut-être à faire exactement l’inverse : regarder ce que nous aimons, puis chercher où le vivre.
Et le sport n’est probablement que le début. Certains prennent déjà l’avion pour courir un marathon. D’autres pour obtenir une table, organisent un week-end autour d’un restaurant ou traversent une ville entière pour une boulangerie.
Après les jet-setters et les jet-runners, il faudra donc probablement parler des jet-foodistas.
Mais ça, c’est une autre Observation.