16 DE MOYENNE À L’HEURE DE L’IA?

À 13 ans, certains adolescents consacrent déjà des milliers d’heures à un sport, un instrument, une scène, une passion. Ils y apprennent à perdre, recommencer, décider, coopérer, gérer leur temps ou prendre des responsabilités. Presque rien de tout cela n’apparaîtra sur leur bulletin. Au moment où l’intelligence artificielle bouleverse notre rapport au savoir, une question devient difficile à éviter : mesurons-nous encore ce qui aura le plus de valeur demain ?

Ça y est. Cette semaine, des millions d’élèves vont reprendre le chemin de l’école en France. Pour Roman, ce sera mercredi matin, en troisième.

Une année où l’école commence justement à demander aux adolescents de se projeter. Il y aura le brevet, le choix du lycée, de ses options et, déjà quelque part derrière, Parcoursup et les études qu’ils pourraient avoir envie de poursuivre. Roman aimerait aujourd’hui devenir ingénieur dans le domaine du sport et rêve de réaliser son stage de troisième à l’INSEP, au sein du département de la haute performance, pour comprendre comment les données, la technologie ou le matériel peuvent aider un sportif à aller chercher quelques centièmes de seconde, parfois beaucoup plus.

Ce qui m’intéresse, c’est que cette manière de penser son avenir à court, moyen et long terme, Roman la pratique déjà presque naturellement ailleurs. Dans son sport.

Ce qui était loin, finit par arriver

Roman pratique le sauvetage sportif, une discipline encore assez peu connue en France (à découvrir dans notre précédente observations, et aborde aujourd’hui sa dernière année chez les U14 avec un objectif très clair : devenir champion de France. Pour sa première année dans la catégorie, il avait notamment terminé deuxième en board aux championnats de France. Cet hiver, il est monté sur la troisième marche du podium national au classement général en eau plate, alors que la natation avait longtemps été son point faible, avant de retrouver cet été la compétition en mer, sa spécialité, avec plusieurs victoires.

Argelès est un objectif qu’il travaille depuis plus d’un an. Longtemps, les championnats de France étaient au bout du calendrier ; aujourd’hui, ils sont à quelques semaines. Entre-temps, il a fallu progresser, passer par d’autres compétitions, regarder ce qui fonctionnait, corriger ce qui ne fonctionnait pas et continuer à travailler avec cette échéance en ligne de mire.

Mais son parcours ne se construit évidemment pas sur une seule ligne. Le brevet, les résultats du premier trimestre et le choix du lycée font partie du même projet, avec d’autres échéances et d’autres exigences. Il ne s’agit pas de mettre le scolaire entre parenthèses pendant que le sportif deviendrait prioritaire, mais d’apprendre à mener les deux de front, à répartir son temps et son énergie, et à comprendre que tous les objectifs ne demandent pas la même intensité au même moment.

Un championnat préparé depuis un an finit ainsi par devenir l’échéance des prochaines semaines tandis qu’un brevet encore lointain commence déjà à se travailler. Derrière, il y a le lycée, Parcoursup et les études qu’il imagine aujourd’hui ; dans le sport, le changement de catégorie, l’équipe de France et les podiums internationaux dont il rêve. À 13 ans, il apprend déjà à construire une trajectoire faite de plusieurs horizons qui avancent simultanément.

C’est finalement assez proche de ce que l’école commence à lui demander lorsqu’elle lui parle d’orientation. Sauf qu’il a commencé à l’apprendre ailleurs

3.000 heures, qui n'apparaissent nulle part

Cet été, Roman s’est souvent entraîné quatre heures par jour, six jours sur sept. À partir de cette semaine, il faudra faire entrer dans le même emploi du temps les cours, les devoirs et dix à douze heures d’entraînement. Nous dépassons assez facilement les quarante heures sans compter les déplacements, les compétitions ou ces week-ends où le réveil sonne parfois avant cinq heures du matin.

Roman est loin d’être un cas isolé. Il existe toute une population de jeunes engagés dans des sports qui n’ont ni les centres de formation ni les perspectives de carrière professionnelle du football ou du rugby. Natation, athlétisme, gymnastique, judo, escrime, aviron, kayak, sauvetage sportif : ces disciplines peuvent pourtant demander des volumes considérables d’entraînement, de déplacements et de compétitions sans qu’un contrat professionnel ne constitue l’horizon logique du parcours.

La même chose se joue dans les conservatoires, les écoles de danse ou les troupes de théâtre. Des adolescents y consacrent leurs soirées et leurs week-ends à travailler, répéter, recommencer, participer à des stages, des concours ou des représentations. Nous réunissons toutes ces expériences sous un mot assez pratique : « extrascolaire ».

Prenons dix heures par semaine, simplement comme point de repère. Sur quarante semaines, cela représente 400 heures par an. Entre l’entrée en sixième et la fin de la terminale, nous approchons les 3 000 heures, sans même compter les vacances.

Trois mille heures à essayer de devenir bon dans quelque chose avant d’avoir son bac.

Ces milliers d’heures ne sont évidemment ni accessibles à tous, ni une nouvelle norme à imposer aux adolescents. Elles demandent du temps, des infrastructures, parfois beaucoup d’argent et une organisation familiale importante. Elles n’ont pas davantage besoin de conduire à une carrière : on peut faire dix ans de piano sans devenir pianiste, du théâtre sans devenir comédien ou pratiquer un sport à très haut niveau sans jamais en vivre.

Ce que l’on y apprend ne disparaît pas pour autant.

Le curriculum invisible

Ces heures ne servent pas seulement à apprendre à prendre une vague, jouer du piano, monter sur scène ou courir plus vite. Elles apprennent à répéter, recevoir une critique, perdre, recommencer, accepter que quelqu’un soit meilleur, prendre une responsabilité, trouver sa place dans un groupe. Elles font aussi rencontrer d’autres adultes, d’autres règles et d’autres manières d’apprendre.

Roman a travaillé assez jeune avec une préparatrice mentale sur le stress, la confiance ou la concentration. Aujourd’hui, il discute matériel, réglages et sensations de course, analyse ses temps et cherche à comprendre pourquoi quelque chose a fonctionné — ou non. Il gère aussi ses réseaux sociaux et commence à chercher ses propres partenaires, parce qu’il a déjà compris une réalité du sport contemporain : les podiums ne suffisent plus toujours. Il faut aussi savoir construire un projet, le raconter et fédérer autour de lui. Sa curiosité actuelle pour la donnée, la technologie et tout ce qui touche à la haute performance vient aussi de là.

Cet été, lors d’un entraînement en mer, il a aperçu une personne en difficulté. Il l’a rejointe avec sa board, l’a aidée à revenir jusqu’à la plage où les sauveteurs ont pu prendre le relais. Ce jour-là, les centaines d’heures passées sur l’eau n’ont amélioré ni son classement ni sa moyenne générale.

Elles ont simplement servi.

J’ai repensé à Rize, le documentaire de David LaChapelle sur le clowning et le krump à Los Angeles. Le contexte est évidemment très différent, mais le film raconte aussi comment une pratique devient un groupe, des codes, une discipline, d’autres adultes auxquels se référer et parfois une autre trajectoire. En France, l’histoire de l’improvisation à Trappes, d’Alain Degois — Papy — et de Jamel Debbouze raconte à sa manière ce même pouvoir.

Nous connaissons celui qui est devenu célèbre. Tous les autres m’intéressent presque davantage : ceux qui ne sont devenus ni comédiens, ni danseurs, ni champions, mais qui ont appris quelque chose d’eux-mêmes dans ces lieux.

Entre la famille et l’école existe ainsi tout un territoire éducatif que nous regardons assez peu : le club, le conservatoire, la troupe, l’association, l’atelier. Un entraîneur qui demande de recommencer, un professeur de musique qui exige davantage, un metteur en scène qui oblige à prendre la parole. Des passeurs qui construisent, sans bulletin et souvent sans diplôme, ce que l’on pourrait appeler un curriculum invisible.

Et si l'IA changeait la valeur de ce curriculum?

C’est là que ma question de départ revient : à quoi ça sert d’avoir 16 de moyenne ? Évidemment que cela sert. Une moyenne renseigne sur une partie de ce qu’un adolescent sait dans un cadre donné ; elle raconte beaucoup moins ce qu’il sait faire, ce qu’il a vécu, les responsabilités qu’il a prises ou sa manière de réagir lorsque quelque chose ne se déroule pas comme prévu.

Pendant longtemps, cela pouvait rester une discussion assez classique sur les vertus éducatives du sport ou de la culture. L’intelligence artificielle lui donne aujourd’hui une autre dimension. Au moment où les machines deviennent capables d’expliquer, synthétiser, calculer, traduire, rédiger ou analyser de mieux en mieux, que devient-il essentiel d’apprendre et, surtout, de vivre ?

Le savoir ne devient pas moins important. Probablement l’inverse : plus une IA produit facilement une réponse, plus il faut savoir la comprendre, la vérifier, la contredire et la juger. Mais savoir beaucoup de choses pourrait devenir une mesure de moins en moins suffisante de ce que signifie être bien éduqué.

Une IA peut déjà analyser les temps de Roman, lui expliquer comment gérer son stress avant une finale, proposer une stratégie de course ou l’aider à préparer son brevet. Elle ne peut pas prendre une vague à sa place, ressentir une défaite, revenir s’entraîner le lendemain ou regarder quelqu’un en difficulté depuis sa board et décider d’aller l’aider.

Plus les machines seront capables de nous assister dans ce que nous savons, plus la valeur de ce que nous avons réellement vécu pourrait devenir importante.

La question dépasse alors largement l’école. Les entreprises vont elles aussi devoir apprendre à regarder autrement ce que quelqu’un sait réellement faire, les expériences qui ont construit son jugement, sa capacité à coopérer, à décider ou à continuer lorsque la réponse n’est pas immédiatement disponible. Peut-être avons-nous simplement pris l’habitude de regarder en priorité ce qui était le plus facile à mesurer.

Il ne s’agit évidemment pas de transformer chaque passion en compétence, chaque activité en ligne de CV et chaque mercredi après-midi en préparation à l’emploi. Ce serait probablement le meilleur moyen de tout gâcher. Mais je trouve de plus en plus étrange que nous appelions « extrascolaires » des expériences qui peuvent occuper plusieurs milliers d’heures de la vie d’un enfant et participer aussi profondément à son éducation.

Mercredi matin, Roman retournera donc en troisième. Il aura des notes, des contrôles, une moyenne et un brevet à préparer, tout en continuant à travailler pour ces championnats de France qui, depuis un an, se rapprochent un peu plus chaque semaine. Deux parties d’un même parcours, deux manières d’apprendre, deux projets menés de front.

Nous appelons simplement l’un « scolaire » et l’autre « extrascolaire ». Parce qu’il a lieu en dehors de l’école. Nous avons peut-être fini par entendre : en dehors de l’éducation. À quoi ça sert d’avoir 16 de moyenne ? À beaucoup de choses. Mais pas à résumer ce qu’un enfant est en train de devenir.

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