La montagne, ringarde ou cool?

 

Trail, vélo, refuges et grands événements : comment la culture outdoor a transformé nos vacances d’été, jusqu’à saturer certains des lieux où nous venions chercher le calme.

Il y a encore quelques années, choisir la montagne pour ses vacances d’été disait quelque chose de vous. Pas forcément quelque chose de très sexy. Dans l’imaginaire collectif, le vacancier montagnard avait vaguement l’allure d’un professeur de lettres ou de philo en congés : un bouc, parfois une pipe, des lunettes, une chemise à carreaux, un short choisi pour sa résistance davantage que pour sa coupe et des chaussures de randonnée dont personne n’aurait imaginé qu’elles puissent devenir un accessoire de mode. À midi, on sortait le sandwich, la gourde, le saucisson. Dans la caricature, on pourrait presque ajouter une petite bouteille de rouge.

La montagne était saine, familiale, raisonnable. Elle n’était surtout pas très cool. Aujourd’hui, les chaussures de trail se portent à Paris, Londres ou New York, les terrasses se remplissent de vélos à plusieurs milliers d’euros et on parle dénivelé positif, fréquence cardiaque, récupération et segments Strava. Trail, VTT, gravel, escalade, canyoning ou parapente ont changé notre manière d’y passer l’été. La montagne n’est plus seulement un endroit où l’on marche : elle est devenue un territoire culturel de l’outdoor.

La montagne est descendue en ville.

Il suffit presque de regarder les équipements pour comprendre ce qui s’est passé. Salomon et Arc’teryx ont quitté depuis longtemps le seul cercle des pratiquants, Oakley est redevenue désirable et le gorpcore a transformé vêtements techniques et chaussures de trail en signes culturels. Rossignol, Scott ou Garmin accompagnent une autre évolution, celle d’une montagne devenue terrain de performance. Red Bull a contribué à transformer VTT, escalade et sports extrêmes en spectacles capables de circuler très loin de ceux qui les pratiquent.

Une culture ne se diffuse jamais seulement par le sport. Elle se diffuse par ses vêtements, ses objets, ses héros, ses compétitions et les images qu’elle produit. Les urbains ont commencé par regarder et porter la montagne, puis ils ont eu envie d’y aller. Le Covid a accéléré un mouvement déjà engagé : de nouveaux publics ont découvert randonnée, bivouac, vélo ou trail, aidés par la démocratisation du matériel, Strava, Komoot et les réseaux sociaux. Au lac de la Muzelle, dans les Écrins, on compte désormais environ 140 tentes par nuit en moyenne l’été, avec plus de 200 lors du pic de 2025. Dans l’ensemble du massif, leur nombre a doublé entre 2021 et 2025.

Quand le sport fabrique des destinations.

L’UTMB est probablement le symbole le plus spectaculaire de cette transformation. En 2025, plus de 25 000 personnes ont candidaté aux trois finales UTMB, CCC et OCC, soit 30 % de plus en un an et cinq fois la capacité disponible. Pour espérer courir autour du mont Blanc, il faut désormais entrer dans un véritable écosystème de courses, d’Index et de Running Stones. Un système devenu mondial : en 2025, les UTMB World Series ont rassemblé 146 933 coureurs sur 55 événements dans 28 pays. Chamonix est devenue le Graal d’une industrie mondiale du trail ; et pour espérer y courir, on commence souvent par courir ailleurs.

Le cyclisme utilise une mécanique comparable. L’Étape du Tour 2025 a réuni 16 000 amateurs de 90 nationalités, dont 27 % d’étrangers et 44 % de primo-participants. Ironman a construit depuis longtemps un système similaire. Hier, on regardait les champions gravir le Tourmalet ; aujourd’hui, on veut gravir le Tourmalet. Nice accueille son UTMB comme elle accueille l’Ironman, tandis qu’ASO décline l’imaginaire du Tour de France à travers ses événements cyclistes. Pour les territoires, ces communautés représentent des nuitées, des restaurants, des commerces, des équipements, des accompagnants et une visibilité internationale. Le territoire n’est plus seulement le décor de la compétition, il fait partie du produit

Même les refuges s'urbanisent.

Le refuge est peut-être le meilleur témoin de cette mutation. Le Monde racontait cet été comment la traditionnelle saucisse-purée laisse désormais place à des plats végétariens, des produits locaux et une cuisine plus travaillée. Dans les refuges de la FFCAM, les nuitées ont progressé de 50 % depuis les années 2010. Des Alpes aux Pyrénées, les standards urbains sont montés avec les urbains.

Nous voulons toujours l’authenticité, mais avec une bonne assiette ; la rusticité, mais pas nécessairement l’inconfort ; l’aventure, mais si possible réservable. Le refuge n’est plus seulement une halte sur le chemin, il devient parfois une destination. Cette montée en gamme est moins anecdotique qu’elle en a l’air : elle raconte comment une nouvelle population apporte avec elle ses attentes et transforme progressivement l’économie de la montagne.

La montagne a peut-être trop bien réussi.

Pendant vingt ans, les territoires ont cherché à inventer la montagne « quatre saisons ». Trail, vélo, VTT, activités outdoor, gastronomie et nouveaux hébergements ont permis de réduire la dépendance au ski et de rendre l’été désirable. Mais le succès produit son paradoxe. Certains parkings débordent, certains sentiers saturent, certains refuges affichent complet. Pas partout, évidemment : le phénomène se concentre sur quelques lieux, quelques événements et quelques semaines. Aux États-Unis, certains parcs nationaux ont déjà dû mettre en place des systèmes de réservation pour organiser l’accès à des espaces naturels précisément recherchés pour leur sentiment de liberté.

L’UTMB tente lui aussi de gérer les conséquences de son succès. Pour 2026, les participants qui s’engagent à rejoindre les vallées du Mont-Blanc selon les critères de mobilité bas carbone définis par l’organisation bénéficient de 30 % de chances supplémentaires au tirage au sort. Après avoir travaillé à attirer, les territoires doivent désormais apprendre à répartir : dans l’espace, dans le temps, entre les vallées et entre les saisons.

Et notre professeur de philo ? Il montait marcher, sortait son sandwich à midi et cherchait surtout quelques heures pendant lesquelles il ne se passait rien. Il avait peut-être compris avant nous ce que nous sommes aujourd’hui si nombreux à venir chercher.

La montagne voulait devenir une destination d’été. Elle l’est devenue. Il faut maintenant éviter qu’elle devienne exactement ce que nous montions y fuir.

Sources :

⁠Le Monde — « Avant, c’était saucisse-purée tous les jours »

⁠Le Monde — « En refuge, l’enfer, c’est les autres »

⁠Le Monde — les néo-bivouaqueurs du lac de la Muzelle

⁠UTMB Mont-Blanc — chiffres du tirage au sort 2025

UTMB World Series — bilan mondial 2025

UTMB Mont-Blanc — politique de mobilité responsable 2026

Comment le tennis est redevenu hype ?

A quoi sert un festival, quand Netflix a déjà le monde entier?

LE PADEL INVENTE-T-IL LE CITY CLUB ?

L’art est-il un produit dérivé, du luxe?