Le « Free Spirit » affiche complet.

Endless Summer

Sur une paroi de l’île de Rødøy, au nord de la Norvège, un homme glisse depuis près de sept mille ans. On l’a gravé dans la roche autour de 5000 avant notre ère : une silhouette en équilibre sur deux longues lames de bois, une perche à la main. Il ne fait pas de sport. Il chasse, ou il rentre, ou il fuit un hiver qui dure la moitié de l’année. Plus à l’est, dans la région de Karélie, d’autres pétroglyphes montrent trois hommes sur skis traquant trois élans. Et les plus vieux fragments de skis retrouvés à ce jour, du côté du lac Sindor en Russie, remonteraient à 6300 avant notre ère. Le ski a donc au moins huit mille ans, et pendant sept mille neuf cents de ces années, il n’a servi qu’à une chose : se déplacer là où la marche ne suffit plus.

Je précise ça parce qu’on l’oublie. Le ski n’est pas né du loisir. Il est né de la nécessité, dans les mondes du froid : la Scandinavie, la Russie, et jusqu’aux montagnes de l’Altaï, à la frontière de la Chine actuelle, où les habitants revendiquent aujourd’hui d’avoir inventé la glisse. Le mot lui-même, ski, vient du vieux norrois, une bûche fendue. Une planche pour ne pas s’enfoncer. Rien de plus.

Le basculement vers le plaisir est récent, et il tient en un siècle et demi. La Norvège du XIXe transforme l’outil en discipline, invente le virage, le saut, la posture. Puis l’Europe alpine s’en empare : les premiers Jeux d’hiver se tiennent à Chamonix en 1924, et déjà le ski cesse d’être un moyen pour devenir une fin. Les États-Unis suivent presque aussitôt, Sun Valley dans les années trente, Aspen ensuite, avec cette manière très américaine de fabriquer une station comme on fabrique un décor. En un siècle, une technique de survie arctique est devenue une industrie du désir. Et comme tout désir qui marche, il ne s’est plus arrêté de croître.

Regardez où nous en sommes. En 2022, Pékin a organisé les premiers Jeux olympiques d’hiver de l’histoire disputés sur une neige à cent pour cent artificielle. Cent pour cent. La région ne reçoit presque pas de neige naturelle, alors on en a fabriqué, au prix d’une facture d’eau estimée par le Comité international olympique à près de 185 millions de litres. On a fait tomber la neige à la commande, sur des montagnes qui n’en voulaient pas, pour que le spectacle ait lieu. Dans le même mouvement, l’Arabie saoudite a lancé Trojena : une station de ski en plein désert, dans les montagnes de NEOM, trente-six kilomètres de pistes annoncés, destinée à accueillir les Jeux asiatiques d’hiver 2029. Le projet a depuis trébuché (les Jeux ont été reportés début 2026, puis réattribués à Almaty), mais l’intention, elle, dit tout : skier là où il n’y a ni neige, ni hiver, ni mémoire de la montagne. À Dubaï, ça fait déjà vingt ans qu’on descend des pistes sous un dôme réfrigéré, à l’intérieur d’un centre commercial, pendant qu’il fait quarante degrés dehors.

Et pendant ce temps, les Alpes, les vraies, se remplissent. Aux vacances d’hiver 2025, les hébergements des stations françaises affichaient un taux d’occupation moyen de 83 %, et de nouveau plus de 82 % en 2026, avec des pointes à 86 % dans les Alpes du Nord. En 2022, une station de montagne comptait en moyenne 650 lits touristiques pour cent habitants, soit une centaine de plus qu’en 2016. La capacité gonfle, la clientèle s’internationalise : dans les files d’attente de Val-d’Isère ou de Courchevel, on croise désormais des Brésiliens, des Argentins, des familles du Golfe, des Américains que le taux de change et des forfaits moins chers qu’au Colorado ont convaincu de traverser l’Atlantique. Les remontées sont toujours plus rapides, toujours plus grosses, et pourtant les bouchons se forment au pied des pistes, parce qu’une remontée qui débite trois mille personnes à l’heure ne fait qu’accélérer l’embouteillage du sommet. Le calme, le vide, le dépaysement : ce pour quoi les premiers curistes montaient là-haut, se raréfie à mesure que tout le reste s’améliore.

Il faut aussi dire ce que la montagne est devenue, et pas seulement le soir : en pleine journée. Avec la culture street et l’essor du freeride, les pistes elles-mêmes se sont transformées : on a clôturé le sauvage dans des snowparks, on a domestiqué la ligne de descente. Et le refuge d’altitude, ce lieu qui existait pour se réchauffer et se taire, s’est fait dancefloor. Dès la mi-journée, à la Folie Douce, on danse en doudoune sur les tables, le champagne coule à quinze heures et les BPM montent bien avant que le soleil tombe. Un festival comme Tomorrowland tient même depuis 2019 une édition hivernale à l’Alpe d’Huez. Ibiza s’est offert les glaciers. Personne ne l’a décidé vraiment ; c’est arrivé, comme arrive tout ce qui rapporte.

Maintenant, déplaçons-nous vers l’eau. Parce que le surf raconte exactement la même histoire, avec cinquante ans de retard et un accent plus cool.

Le surf vient des îles. Une pratique polynésienne, sacrée, hiérarchique (le chef prenait la plus belle vague), qui trouve son foyer moderne à Hawaï puis remonte la côte ouest américaine au début du XXe siècle, portée par des figures comme Duke Kahanamoku. En Europe, il débarque presque par accident. Été 1956, Biarritz : on tourne l’adaptation du roman d’Hemingway Le soleil se lève aussi, et dans l’équipe se trouve un Américain, le scénariste Peter Viertel. Une planche venue de Californie, la Côte des Basques, et Viertel se met à l’eau. La planche, non cirée, lui échappe et se brise sur les rochers. Un Biarrot surnommé Géo Trouvetout, Georges Hennebutte, la répare parce qu’il connaît ces matériaux. L’année suivante, Viertel revient avec d’autres planches, et derrière lui se lèvent les premiers Français : Hennebutte, Jacky Rott, Joël de Rosnay, qui fondera le Surf Club de France en 1964. Voilà comment une civilisation entière du bord de mer est née, en France, d’un accessoire de tournage et d’une planche cassée.

Ce qui compte, c’est ce que le surf a porté comme promesse pendant quarante ans. L’endless summer, l’été sans fin du film de Bruce Brown en 1966 : chercher la vague parfaite au bout du monde, s’enfoncer dans des côtes sans nom, camper seul ou à trois, hors de tout, hors du siècle. Peu de pratiquants, pas d’école, pas de leçon, pas de matériel adapté pour l’hiver. Une contre-culture, un peu hippie, franchement asociale au bon sens du terme : le surfeur des origines fuyait la foule par principe. La vague cachée était le contraire d’une destination. C’était un secret qu’on gardait.

Ce monde a tenu jusqu’aux années 90, 2000. Avant même le Covid, on voyait déjà poindre le retournement : écoles de surf par dizaines, néo-surfeurs, stages, la vague comme produit. Mais c’est maintenant que la bascule se voit à l’œil nu. Le surf est devenu un sport olympique (ses débuts aux Jeux de Tokyo 2020, disputés en 2021 sur la plage de Tsurigasaki), ce qui a fait pour lui ce que les Jeux font toujours : transformer une pratique en filière. Et surtout, le surf s’est affranchi de l’océan. Des piscines à vagues poussent à côté des villes, capables de régler la houle à l’heure et au niveau de chaque client : une vague débutant à quatorze heures, une vague expert à seize. On peut désormais surfer à Munich, à Melbourne, à des centaines de kilomètres de la moindre côte.

Et sur les vraies plages, le silence a disparu. Là où la moindre houle se lève, vous trouvez vingt, cent, mille surfeurs à l’eau. Des écoles alignées les unes contre les autres qui se partagent le même peak. Des adolescents qui crient, chantent, s’interpellent. Une vague, jadis paisible, est aujourd’hui aussi bruyante qu’une gare de remontées mécaniques. Le surf trip vers les spots secrets n’est plus une échappée : c’est une ligne dans un catalogue de voyagiste, une industrie touristique à part entière, avec ses camps, ses guides et ses influenceurs qui géolocalisent ce que la génération d’avant cachait par éthique.

Je ne vais pas faire le vieux con qui trouvait que c’était mieux avant. Ce serait facile, et surtout ce serait faux : la démocratisation d’un plaisir n’a rien de méprisable, et beaucoup de gens vivent aujourd’hui de belles émotions qui leur étaient interdites hier. Ce n’est pas la question. La question, celle que je creuse dans le cadre d’une étude au long cours sur le déplacement du désir, est ailleurs : qu’est-ce qui a muté, exactement, dans l’esprit même de ces cultures ?

Le ski et le surf sont partis du même point : un rapport brut à un élément hostile, la neige, la vague, quelque chose de plus grand que soi qu’on apprenait à lire plutôt qu’à dompter. Ils ont convergé vers le même point d’arrivée : une expérience fabriquée, réglable, indexée, reproductible n’importe où sur la planète, neige comprise, vague comprise. On a pris deux manières de sortir de la civilisation et on en a fait deux manières d’y rester, en costume de liberté.

Reste à comprendre pourquoi. Deux hypothèses, qui sans doute se répondent. La première tient à l’exposition : à partir du moment où les Jeux, les marques et les réseaux mettent en scène une pratique, ils créent une demande de masse, et la masse réclame de l’accès, donc du confort, donc de l’artificiel. La seconde est plus intime. Peut-être que plus nos vies deviennent urbaines, réglées, connectées, plus nous avons besoin de nous offrir l’impression du sauvage. Non pas le sauvage, qui est inconfortable et vide et lent, mais son impression : une dose de nature garantie sans risque, livrée à l’heure dite. La piscine à vagues et le dôme de Dubaï ne vendent pas la vague ou la neige. Ils vendent le sentiment d’avoir été libre, sans le prix de la vraie liberté.

Et c’est précisément là que je veux poser ma conviction, parce qu’elle donne le sens de tout le reste.

Quand le sauvage devient une industrie, la seule chose qui reprend de la valeur, c’est ce qui refuse de s’industrialiser. Ce qui ne s’indexe pas. Ce qui ne se réserve pas en ligne. Après quarante années dominées par la vitesse, la reproduction et l’accès illimité, la valeur se déplace vers le rare, le lent, le confidentiel, le non-reproductible. La vague vide existe encore, mais elle n’est plus donnée : elle se mérite, elle se transmet, elle se tait. La pente sans personne, le refuge qui reste un refuge, la crique qu’on n’a pas géolocalisée : voilà le luxe qui vient. Pas le luxe qui s’affiche, celui qui se chuchote. Ce que j’appelle depuis longtemps les adresses blanches, celles qu’on se donne à voix basse et qui résistent à Instagram par nature.

Il y a là, pour les territoires, une leçon que peu ont comprise. La Bretagne, les côtes d’Irlande, les Cornouailles anglaises, le nord du Japon possèdent encore ce que les stations saturées ont vendu : de l’espace, du silence, une houle qui ne fait pas la queue. Ce n’est pas un retard à rattraper. C’est un actif, probablement le plus sous-évalué de tous. La tentation sera d’imiter Hossegor ou Val-d’Isère, de gonfler les lits et le débit. L’intelligence serait de faire l’inverse : préserver la rareté comme on préserve un cru, parce que dans dix ans, ce qui manquera au monde, ce ne sera pas une piste de plus. Ce sera un endroit vide.

Le sauvage, aujourd’hui, est complet. Il affiche partout le même écriteau. Mais quelque part, sur une paroi du Grand Nord, un homme glisse encore, seul, depuis sept mille ans. Il ne cherche pas la vague parfaite ni la poudreuse du siècle. Il rentre chez lui. Et c’est peut-être ça, au fond, qu’il nous reste à réapprendre : que les plus beaux endroits ne sont pas ceux qu’on visite, mais ceux où l’on appartient.

CE QUE L’ARGENT N’ACHÈTE PAS

LE LUXE N’EST PAS UNE LANGUE UNIVERSELLE.

L’été où tout bascule.

LE LUXE DE L’ACCÈS