Warhol et Marilyn Monroe, Prince et Madonna, le punk, le BDSM, les supermodels…
La rétrospective Gianni Versace au Musée Maillol raconte une époque où la mode trouvait une partie de son énergie dans la pop culture et les contre-cultures.
Trente ans plus tard, elle continue de regarder ailleurs pour comprendre ce que nous allons désirer. Mais elle ne regarde plus tout à fait aux mêmes endroits.
Je suis allé voir la rétrospective Gianni Versace au Musée Maillol avec les images que nous connaissons tous plus ou moins en tête : les robes spectaculaires, les supermodels, les campagnes photographiques, Madonna, Prince et cette exubérance très années 80 et 90. J’en suis ressorti en pensant surtout à tout ce que Versace regardait en dehors de la mode. Il y a bien sûr la Grèce antique et la Méduse, le baroque italien, l’opéra et le catholicisme, mais aussi Hollywood, l’art contemporain, la musique, la nuit, le sexe et quelques cultures qui étaient encore loin d’avoir rejoint le centre.
En 1991, Versace imprime sur ses vêtements les portraits de Marilyn Monroe et James Dean réalisés par Andy Warhol. J’aime assez le voyage de ces images : deux icônes du cinéma américain transformées en icônes du Pop Art, avant de se retrouver sur de la soie italienne et sur le corps des mannequins les plus célèbres de la planète. La même année, Cindy Crawford, Naomi Campbell, Linda Evangelista et Christy Turlington terminent son défilé sur Freedom! ’90, après être apparues dans le clip de George Michael. À cette époque, mode et musique commencent à fabriquer leurs images ensemble et la frontière devient suffisamment poreuse pour qu’on ne sache bientôt plus très bien qui influence qui.
Un an plus tôt, Jean Paul Gaultier avait créé pour Madonna le corset conique du Blond Ambition Tour. Le spectacle mélangeait mode, musique, imagerie catholique, références BDSM et voguing venu de la culture ballroom new-yorkaise. Plus de trente ans après, le corset appartient autant à l’histoire de Madonna qu’à celle de Gaultier. Versace habille Prince, Elton John ou Madonna ; Gaultier participe à la construction visuelle de l’une des plus grandes pop stars de son époque. La célébrité n’est déjà plus seulement quelqu’un à qui l’on prête une robe pour être photographiée. Mode et pop culture produisent ensemble une partie du spectacle de l’époque.
Pourtant, ce sont des choses moins immédiatement pop qui m’ont le plus arrêté dans l’exposition : le cuir, les sangles et les harnais de Miss S&M, puis ces énormes épingles à nourrice qui maintiennent, en 1994, la robe noire devenue célèbre sur Elizabeth Hurley. Devant elles, j’ai immédiatement pensé à Vivienne Westwood. Versace n’a évidemment pas inventé l’épingle à nourrice. Elle appartient depuis longtemps au vocabulaire punk et Westwood l’avait utilisée dans un contexte autrement plus radical, celui d’une véritable scène avec sa musique, ses lieux, son attitude et son rejet des conventions. Versace reprend ce signe et le déplace vers un univers glamour, sexuel et spectaculaire. Sur un tapis rouge, l’épingle est toujours là, mais elle ne raconte déjà plus exactement la même chose.
Ce déplacement me paraît finalement plus intéressant que l’objet lui-même. La mode sait repérer des signes encore attachés à une communauté, comprendre ce qui les rend désirables, puis les faire circuler ailleurs. Le punk l’a vécu. Le BDSM aussi. Le hip-hop, le skate ou le surf ont connu, avec des histoires et des intensités évidemment différentes, des déplacements comparables. Le surf est assez révélateur : il possède toujours ses territoires, son langage, ses héros, ses objets et une culture extrêmement forte, mais il serait difficile d’en faire aujourd’hui une contre-culture. Son esthétique a depuis longtemps quitté les seules plages pour rejoindre la culture populaire, le tourisme, le design et le luxe. La culture demeure ; c’est son statut qui a changé.
Ce mécanisme n’a pas disparu, mais les endroits où se fabriquent les nouveaux signes de distinction se sont multipliés. Running, cyclisme, outdoor, surf, fitness, wellness, récupération ou longevity ne constituent évidemment pas les nouveaux punks. Ces pratiques ne cherchent généralement pas à contester la société, elles proposent plutôt d’autres manières d’y vivre. Elles modifient notre rapport au corps, au temps, à la performance, au vieillissement ou au voyage ; elles produisent des communautés, des lieux, des objets très codifiés et de nouvelles façons de montrer à quoi l’on appartient. Une chaussure de trail, un vélo, une montre, une planche, une routine de récupération ou même la manière dont on choisit ses vacances peuvent désormais renseigner sur quelqu’un presque autant que certains vêtements. Il serait assez étonnant que la mode ne regarde pas attentivement ce qui s’y passe.
La pop culture, elle, n’a rien perdu de son pouvoir, mais sa relation avec le luxe a profondément changé. En 2023, Louis Vuitton n’a pas choisi Pharrell Williams pour incarner une campagne ou apparaître au premier rang d’un défilé : la maison lui a confié la direction créative de ses collections homme. Vu depuis les années Versace, le déplacement est considérable. Les pop stars entraient alors dans la mode par les vêtements que les créateurs dessinaient pour elles et participaient progressivement à leur mise en scène. Aujourd’hui, l’une des figures les plus importantes de la musique et de la culture populaire peut entrer dans le studio et participer directement à la définition d’une maison de luxe. Ceux qui inspiraient la mode peuvent désormais la fabriquer.
Et pourtant, les dernières collections de haute couture suggèrent que son futur ne se trouve pas nécessairement dans une nouvelle contre-culture. On y retrouve la nature et le merveilleux, mais aussi le corps, les matières, les savoir-faire et la technologie. Ce retour de la main m’intéresse particulièrement dans une époque saturée d’images et où celles-ci peuvent désormais être produites presque instantanément. Une pièce nécessitant des centaines d’heures, une matière exceptionnelle ou une compétence extrêmement rare peut redevenir moderne précisément parce qu’elle résiste à cette accélération. La mode continue donc de chercher ailleurs, tout en redécouvrant parfois ce qu’elle possède déjà.
C’est ce qui rend la prochaine Fashion Week parisienne particulièrement intéressante. Après un jeu de chaises musicales rarement aussi important dans les grandes maisons, Matthieu Blazy chez Chanel, Jonathan Anderson chez Dior ou Pierpaolo Piccioli chez Balenciaga ont désormais dépassé l’exercice très observé de la première collection et du dialogue avec les archives. Ce qui m’intéressera dans les prochaines semaines sera moins de savoir si telle longueur de jupe, telle couleur ou telle silhouette devient une tendance que de regarder où chacun est allé chercher sa matière : dans l’art, la musique, la rue, le sport, la nature, la technologie, les archives, une communauté que nous ne regardons pas encore ou quelque chose que nous n’avons simplement pas identifié.
Versace regardait Warhol, Prince, Madonna, le punk ou le BDSM parce que ces univers produisaient déjà leurs propres images, leurs propres codes et leur propre désir. C’est probablement ce qui demeure aujourd’hui, même si les sources sont devenues plus nombreuses et moins faciles à enfermer dans quelques grandes contre-cultures.
La mode ne crée pas seule ce que nous allons désirer. Elle sait surtout repérer les cultures, les pratiques et les communautés qui sont en train de changer de statut.
À Paris, dans quelques semaines, je regarderai donc moins ce que la mode nous propose de porter que les endroits où elle est allée le chercher. C’est souvent là, un peu avant que tout le monde ne le voie, que commence l’histoire intéressante.