La musique a perdu sa culture.

À dix ans, une cassette d’acid house avec un Smiley sur la pochette m’a fait découvrir bien plus que quelques morceaux.

Pendant longtemps, la musique nous arrivait avec ses images, ses vêtements, ses lieux, ses magazines et ses communautés.

Nous découvrons aujourd’hui probablement plus de musique que jamais.

Mais tout ce qui l’entoure nous parvient-il encore ?

J’avais dix ans lorsque j’ai acheté ma première cassette. Je ne me souviens plus exactement de tous les morceaux qui étaient dessus, mais je me souviens parfaitement de la pochette : un Smiley.

Nous étions en 1988. Je découvrais l’acid house et, sans évidemment me poser la question à l’époque, tout un univers avec elle. Ce petit visage jaune que l’on retrouvait sur les flyers, les tee-shirts et dans les clubs britanniques était devenu l’un des signes de reconnaissance de la scène. À Londres, Shoom, le club de Danny Rampling, en avait fait l’un de ses emblèmes. Je n’avais aucune idée de tout cela lorsque j’ai acheté cette cassette. J’aimais simplement ce que j’entendais et ce que je voyais.

Mon éducation musicale avait d’ailleurs commencé quelques années auparavant. Ma grande sœur avait quatre ans de plus que moi et, avec elle, je regardais H.I.P. H.O.P. de Sidney. L’émission n’a été diffusée que quelques mois en 1984, mais elle a fait entrer dans les foyers français quelque chose que l’on connaissait encore très mal. Il y avait du rap, bien sûr, mais aussi du break, du graffiti, du scratch, des vêtements, une façon de bouger et d’occuper l’espace. Afrika Bambaataa, Sugarhill Gang, Futura 2000 ou les Paris City Breakers passaient à l’écran. À six ans, je ne faisais pas la différence entre toutes ces disciplines. Elles appartenaient simplement au même monde.

C’est peut-être ce qui m’intéresse aujourd’hui : la musique nous arrivait rarement seule.

Au fil des années, j’ai construit mon oreille comme beaucoup de gens de ma génération, de manière assez désordonnée. Le hip-hop et l’électro sont restés très présents. Il y a eu le reggae, le trip-hop, la pop anglaise. Et puis le skate, le snowboard et cette culture glisse qui a énormément compté pour moi. Pennywise, les Beastie Boys et beaucoup d’autres ont accompagné cette période.

Mais être skateur ou snowboarder ne consistait évidemment pas à écouter une playlist estampillée « skate ». Il y avait des fringues, des chaussures, des marques, des spots, des photographes, des vidéos et des magazines. Je lisais Wind Magazine, des magazines de skate ou de snowboard qui parlaient officiellement de sport mais transmettaient en réalité beaucoup plus que cela. Une photographie, une publicité, une interview, le graphisme d’une planche, la bande-son d’une vidéo : tout participait à la construction d’une culture commune.

Un morceau entendu dans une vidéo pouvait m’envoyer vers un groupe, puis vers son label et finalement vers cinq autres groupes. Un magazine pouvait me faire découvrir un photographe ou donner envie d’aller voir ce qui se passait en Californie. Il n’y avait pas vraiment de frontière entre sport, musique, graphisme, photographie et vêtements. C’était précisément ce mélange qui constituait la culture.

Les disquaires jouaient aussi leur rôle. On venait chercher un disque et la conversation pouvait nous emmener ailleurs. Ma sœur, les copains, les magazines, les DJs, les disquaires, les labels : notre système de recommandation était fait de gens et de médias qui avaient un point de vue. Il pouvait être discutable, incomplet, parfois snob, mais il apportait quelque chose que je trouve intéressant aujourd’hui : du contexte.

Une musique venait de quelque part.

Pennywise, c’était Hermosa Beach et une certaine Californie skate-punk. Le hip-hop new-yorkais ne racontait évidemment pas la même chose que la West Coast. Bristol est devenu indissociable de Massive Attack, Portishead ou Tricky. Manchester, Londres, Paris avaient leurs scènes, leurs clubs, leurs labels, leurs silhouettes.

On pouvait aimer ces musiques sans connaître tous ces éléments, mais les découvrir revenait assez naturellement à remonter leurs ramifications. Les sons menaient vers des lieux, les lieux vers des scènes et les scènes vers d’autres références.

Run-DMC est un bon exemple de cette porosité. Les Adidas Superstar portées sans lacets, les survêtements et les fedoras ne constituaient pas un costume imaginé après coup pour vendre le groupe. Ils appartenaient à son identité et à une culture de rue new-yorkaise. Lorsque My Adidas sort en 1986, la relation entre le groupe et Adidas finit par devenir commerciale, mais elle commence par une appropriation culturelle. C’est précisément ce qui la rend intéressante.

Snoop Dogg nous emmenait ailleurs. Les Beastie Boys aussi. Le son comptait évidemment, mais les images, les vêtements, les attitudes et les lieux nous donnaient des clés supplémentaires pour comprendre ce que nous étions en train d’écouter.

La musique avait une géographie. Elle avait aussi une direction artistique.

On achetait aussi une image.

Le CD a poussé cette relation encore plus loin. Je me souviens du rituel : enlever le plastique du boîtier, lancer le disque et sortir le livret.

On lisait les paroles. On regardait les photos. Il y avait les illustrations, les typographies, les crédits, les remerciements, le nom du studio, du producteur, parfois du photographe ou du directeur artistique. On pouvait passer le temps de plusieurs morceaux avec ce petit livret entre les mains.

Cela paraît presque secondaire maintenant. Pourtant, je pense qu’une partie de ma culture visuelle s’est construite de cette manière.

Nous avons tous en tête des pochettes dont nous reconnaissons immédiatement le langage graphique. Certaines sont devenues des images populaires indépendamment du disque qu’elles habillaient. Le Smiley de l’acid house en est une forme particulière. On pourrait parler du logo de Public Enemy, de l’univers dessiné de Doggystyle, des silhouettes de Run-DMC ou, plus tard, des casques de Daft Punk.

Je n’avais pas besoin de savoir ce qu’était une direction artistique pour en regarder tous les jours.

C’est d’ailleurs une chose que l’on oublie parfois lorsque l’on parle de la disparition progressive du support physique : nous n’avons pas seulement dématérialisé la musique, nous avons réduit l’espace qui permettait de raconter visuellement son univers.

La pochette existe toujours sur Spotify ou Apple Music, évidemment. Mais elle tient quelques centimètres sur un écran que l’on touche immédiatement pour passer à autre chose. Ce n’est pas tout à fait la même relation qu’un objet que l’on garde, que l’on retourne, que l’on ouvre et dont on finit parfois par connaître chaque détail.

Le clip prolongeait cette éducation visuelle d’une autre manière.

MTV, puis MCM en France, ont été pour ma génération des médias musicaux mais aussi de formidables médias d’images. On pouvait attendre un clip, tomber dessus sans l’avoir choisi et le regarder en entier. Là encore, nous apprenions sans vraiment savoir que nous apprenions.

David Fincher réalisait Vogue pour Madonna. Spike Jonze transformait Sabotage des Beastie Boys en fausse série policière des années 1970. Michel Gondry, Chris Cunningham ou Hype Williams développaient des écritures que l’on retrouverait ensuite dans le cinéma, la publicité, la mode ou l’art. Daft Punk allait jusqu’à prolonger Discovery avec Leiji Matsumoto dans Interstella 5555.

En France, Kourtrajmé a également participé à cette porosité. Cinéma, musique, banlieue, photographie, vêtements, graphisme : les disciplines circulaient les unes dans les autres. Romain Gavras réalisera ensuite Stress pour Justice, un clip qui provoquera d’ailleurs autant de conversations pour ses images que pour le morceau lui-même.

On regardait de la musique, mais on regardait aussi le travail de réalisateurs, de stylistes, de photographes, de chorégraphes, de graphistes et de directeurs artistiques.

Une partie de notre éducation artistique populaire passait par là.

Puis le morceau a commencé à circuler tout seul.

Évidemment, les artistes n’ont pas cessé de construire des univers. Il existe aujourd’hui des directions artistiques remarquables et des clips dont les moyens et l’ambition n’ont rien à envier à ceux des années MTV. Les scènes et les communautés existent toujours.

Ce qui a changé, c’est notre porte d’entrée.

Une part importante de la découverte musicale se fait désormais sur TikTok, Instagram, YouTube ou via les recommandations des plateformes de streaming. Selon Luminate, dans une étude réalisée avec TikTok sur les données de 2024, 84 % des titres entrés cette année-là dans le Billboard Global 200 avaient connu auparavant une période de viralité sur TikTok.

Ce chiffre raconte surtout à quel point le feed est devenu un disquaire gigantesque.

À une différence près : nous pouvons entendre pour la première fois un morceau sans rencontrer l’artiste ni aucune des images qu’il avait imaginées pour l’accompagner.

Le morceau peut arriver sur une vidéo de chat. Je peux le retrouver deux jours plus tard derrière une recette de cookies, puis sur une séance de workout, un tutoriel de maquillage ou les vacances de quelqu’un à Bali. Si le son fonctionne, je peux l’enregistrer, aller l’écouter sur Spotify et entrer éventuellement, ensuite, dans l’univers de l’artiste.

Ou ne jamais le faire.

C’est ce déplacement que je trouve intéressant. Pendant longtemps, le clip nous proposait la vision qu’un artiste voulait associer à sa musique. Sur TikTok ou Instagram, ce sont des millions de personnes qui lui fabriquent désormais des images, souvent sans aucun rapport avec son contexte initial.

La musique n’a donc pas perdu ses images. Elle en a potentiellement des millions.

Et je ne suis pas certain qu’il faille le regretter. Cette appropriation produit aussi énormément de culture. Elle permet à des morceaux anciens de retrouver une nouvelle vie, à des artistes inconnus de traverser les frontières en quelques jours, à des communautés de détourner un titre et de lui donner un sens que son auteur n’avait jamais imaginé. Une chanson appartient depuis toujours un peu à ceux qui l’écoutent. Les plateformes ont simplement démultiplié cette capacité d’appropriation.

En revanche, quelque chose s’est fragmenté : le lien entre le morceau et le monde qui l’a produit.

Le feed connaît mes goûts. Mais connaît-il ma culture ?

C’est peut-être là que la comparaison avec le disquaire, les magazines ou les vidéos de skate devient intéressante.

Un bon disquaire connaissait une partie de mes goûts, mais il pouvait volontairement m’en éloigner. Un magazine ne me montrait pas uniquement ce que j’avais demandé à voir. En achetant Wind ou un magazine de skate, j’acceptais un ensemble de choix éditoriaux réalisés par d’autres. Une vidéo de snowboard pouvait me faire entendre un morceau que je n’aurais jamais cherché.

Ces médiateurs fabriquaient aussi des références communes. Deux skateurs qui ne se connaissaient pas pouvaient avoir regardé la même vidéo, connaître le même rider, reconnaître la même paire de chaussures et avoir découvert le même groupe grâce à la même bande-son.

L’algorithme fait quelque chose de différent et d’assez fascinant. Il observe ce que je regarde, ce que je passe, ce que je réécoute, ce que je partage et affine continuellement ce qu’il me propose. Il peut probablement comprendre mes goûts avec une finesse qu’aucun disquaire n’aurait pu atteindre.

Mais il fabrique mon feed. Celui de mon voisin sera différent. Celui d’un autre skateur également.

Nous gagnons une capacité de découverte phénoménale et, dans le même temps, nous partageons peut-être moins souvent les mêmes chemins pour arriver jusqu’à une œuvre.

C’est là que mon Smiley de 1988 revient.

Cette cassette m’avait donné des morceaux à écouter. Mais elle m’avait aussi donné une image à reconnaître. Puis cette image m’a relié à d’autres images, à une scène, à des lieux et à une culture que j’ai progressivement découverte. H.I.P. H.O.P., ma sœur, les magazines, les disquaires, les vidéos, les pochettes et les clips ont fait le reste.

Je pensais construire mon oreille. Avec le recul, je comprends qu’ils ont aussi beaucoup construit mon œil.

Aujourd’hui, nous avons probablement accès à plus de musique, plus d’images et plus de références que n’importe quelle génération avant nous. Ce n’est donc pas la découverte qui me semble menacée.

C’est peut-être ce qui se passe entre la découverte d’un morceau et l’envie d’entrer dans le monde dont il vient.

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