Des coffee raves de Séoul aux soirées dans les kebabs, la fête quitte progressivement les clubs. Pas nécessairement parce que nous avons moins envie de danser. Peut-être simplement parce que nous n’avons plus besoin d’eux pour nous retrouver.
J’ai commencé à sortir à l’âge qu’a mon fils aujourd’hui. Quand j’y pense, cela me paraît assez improbable : je ne me vois absolument pas lui laisser aujourd’hui la liberté que mes parents me laissaient au même âge. Mais c’était une autre époque.
Mes premières sorties ont eu lieu dans de petites boîtes de vacances en Bretagne. Puis il y a eu Paris. Mes premières nuits parisiennes, c’était le Queen et le Palace. Au Queen, il y avait notamment les soirées Respect, où j’ai vu Daft Punk à une époque où personne ou presque ne parlait encore de French Touch. J’ai connu les raves, puis beaucoup de clubs et de soirées, mais je n’ai jamais vraiment aimé les immenses endroits avec plusieurs salles et « plusieurs ambiances ». Je préférais les lieux plus petits et les soirées avec une identité forte. Il y avait notamment Cheers, la soirée de Sven Löve et Greg Gauthier, que j’ai suivie du Queen à La Coupole puis au Djoon, et bien évidemment les WADklubs.
Avec le recul, je crois d’ailleurs que le lieu comptait moins que je ne le pensais. On venait pour la musique, évidemment, mais surtout pour retrouver des gens. Retrouver une énergie. Savoir que même en arrivant seul, on allait croiser des visages connus et que quelque chose pouvait se passer. Certaines de ces soirées sont devenues mémorables précisément pour cela. Nous pensions aller dans des clubs. Nous allions aussi retrouver une communauté.
Pendant longtemps, j’ai pourtant eu du mal à dissocier la fête du club. Les deux appartenaient au même rituel : dîner, boire un verre, aller danser et rentrer quand les autres commençaient leur journée. Et puis, il y a quelques mois, je me suis retrouvé à faire la fête au Donner Kebab. Des gens mangeaient, d’autres dansaient, on passait de l’un à l’autre et personne ne semblait trouver étrange qu’un kebab puisse devenir, pendant quelques heures, l’endroit où il fallait être.
Ce soir-là m’est revenu récemment en découvrant les images de ces fêtes qui apparaissent un peu partout dans le monde. À Séoul, le 31 mai 2025, trois cents personnes se sont retrouvées à sept heures du matin dans un café de Hannam-dong. Les tables avaient été déplacées, un DJ jouait, on dansait avec des Americanos glacés et des matchas à la main. Pour l’édition suivante, les trois cents places sont parties en deux heures. Aux États-Unis, Eventbrite a enregistré entre le premier semestre 2024 et le premier semestre 2025 une hausse de 478 % du nombre d’événements de « coffee clubbing » proposés sur sa plateforme et une progression de 150 % de leur fréquentation.
On pourrait appeler cela le soft clubbing, parler de coffee raves, expliquer que la Gen Z boit moins et transformer le tout en nouvelle tendance. Ce serait sans doute exact. Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus.
Ce qui m’intéresse, c’est que ces jeunes n’ont manifestement pas perdu l’envie de se retrouver, d’écouter de la musique, de danser ou d’appartenir, pendant quelques heures, à quelque chose de collectif. Ils ont simplement commencé à séparer des choses que ma génération avait pris l’habitude d’associer : la fête et la nuit, la danse et l’alcool, la musique et le club. On peut désormais conserver certaines pièces du rituel et abandonner les autres. Et peut-être surtout le lieu.
À bien y réfléchir, nous avions déjà commencé. En octobre 2002, je travaillais chez Ogilvy Canaveral, alors agence de Thalys. Quelques mois auparavant, j’étais encore chez WAD. Les journalistes, DJs, trendsetters et créatifs invités ce soir-là faisaient partie de ma communauté. Pour une soirée à Gand, un Thalys entier avait été affrété depuis Paris. Chaque wagon réunissait une communauté avec son DJ. Apple était de l’aventure et faisait découvrir ses iPod. Puis il y eut Gand, Vive la Fête, 2ManyDJs et un retour à Paris au petit matin.
Plus de vingt ans après, ce qui me frappe dans ce souvenir n’est finalement ni le train, ni l’iPod, ni même la programmation. C’est la manière dont nous avions été réunis. Par affinités, par scènes, par communautés. Et la fête n’avait pas attendu que nous arrivions à destination : elle avait commencé dans les wagons.
Cheers racontait déjà quelque chose de similaire. La soirée est passée du Queen à La Coupole puis au Djoon, et nous continuions à aller à Cheers. L’adresse changeait, la soirée restait. Les WADklubs fonctionnaient eux aussi parce qu’une communauté savait pourquoi elle venait et, surtout, qui elle allait probablement retrouver.
La différence est qu’aujourd’hui cette communauté peut exister presque complètement avant le lieu. Elle se forme, échange, se reconnaît et se donne rendez-vous ailleurs. Le lieu n’a plus nécessairement à fabriquer son public ; il peut, pour quelques heures, accueillir une communauté qui existe déjà. C’est probablement pour cela qu’un café à Séoul ou un kebab à Paris peuvent soudain produire une énergie que l’on associait autrefois au club.
Cela ne signifie évidemment pas la fin des clubs. Et heureusement. Il y aura toujours des endroits dont les murs, le son, la programmation et l’histoire font partie de l’expérience. On ne réduit pas le Berghain à une communauté WhatsApp et quelques enceintes déplacées dans un coffee shop. Certains lieux restent des destinations précisément parce qu’ils sont irremplaçables.
Mais le club n’a plus le monopole de ce qu’il rendait possible.
Pendant des décennies, nous avons construit des lieux pour réunir des communautés. Aujourd’hui, des communautés déjà constituées peuvent temporairement transformer des lieux. La nuance peut sembler légère. Elle change pourtant beaucoup de choses, parce que la valeur se déplace alors du contenant vers ce qui s’y produit : qui vient, pourquoi, autour de quelle musique, de quels codes, de quelles affinités et avec quelle envie de revenir.
Ce qui explique aussi pourquoi mettre un DJ dans un restaurant ne suffit pas. Une paire de platines ne crée pas davantage une communauté qu’un canapé dans un lobby ne crée un club. Ce que je recherchais à Respect, à Cheers ou dans un WADklub n’était finalement pas très différent de ce que ces trois cents personnes sont peut-être venues chercher à sept heures du matin dans un café de Séoul : la possibilité d’arriver quelque part et de sentir que, pendant quelques heures, on est avec les bonnes personnes au bon endroit.
Je continuerai probablement à préférer une petite salle sombre à un latte sur une piste de danse à huit heures du matin. Question de génération. Mais j’aime assez l’idée que ce qui m’a fait aimer la nuit puisse aujourd’hui exister ailleurs.
J’ai commencé à faire la fête dans une petite boîte bretonne. Puis au Queen, au Palace, dans des raves, à Respect, à Cheers, dans des WADklubs et même dans un Thalys. Plus de trente ans après mes premières sorties, j’ai dansé dans un kebab.
Finalement, le problème n’est peut-être pas que nous ne faisons plus la fête comme avant. C’est que nous continuons à la chercher là où elle était.
Vive la fête.