Le grunge est-il de retour?

Jeans troués, tee-shirts délavés, pulls trop grands, vêtements volontairement tachés : le grunge est de nouveau dans les collections. 

Mais peut-on encore parler de grunge lorsque ceux qui en portent les codes n’écoutent pas nécessairement Nirvana, Pearl Jam ou Soundgarden ? 

Derrière le retour de ces silhouettes se cache une transformation plus profonde : autrefois, les cultures produisaient des styles. 

Aujourd’hui, nous pouvons adopter les signes d’une culture sans réellement y appartenir. Et si notre manière de nous habiller racontait surtout une nouvelle manière de construire nos identités ?

Au début des années 2000, je m’occupais notamment des pages Détails du WAD. Chaque saison, mes passages obligés étaient le Who’s Next, le Bread & Butter, mais aussi et surtout la rue, à regarder comment les gens s’habillaient. Un revers de jean, une couture, une paire de sneakers, un tee-shirt au col déjà détendu, une manière de superposer deux vêtements ou de porter un pantalon. C’était précisément ce que nous cherchions à documenter.

Pris séparément, ces détails pouvaient sembler insignifiants. Mais lorsqu’on commençait à retrouver les mêmes à Paris, Berlin, Londres ou ailleurs, ils racontaient autre chose. Une musique, une scène, une génération, une communauté. Ils permettaient parfois de deviner les disques que quelqu’un écoutait, les boutiques qu’il fréquentait, les magazines qu’il lisait ou les endroits où il sortait.

Finalement, derrière ces pages, il y avait déjà une question qui m’intéresse toujours autant vingt-cinq ans plus tard :

À quelle culture veut-on appartenir?

Nous ne nous habillons jamais complètement seuls. Nous choisissons évidemment nos vêtements pour leur coupe, leur confort, leur prix, leur beauté, pour séduire ou afficher — plus ou moins discrètement — un statut. Mais nous les utilisons aussi pour nous reconnaître entre nous. Une silhouette, une paire de chaussures, une manière de porter un vêtement peuvent suffire à dire « j’en suis » à ceux qui connaissent les codes.

C’est ce qui rend le retour actuel du grunge plus intéressant qu’une simple tendance mode.

Numéro remarquait récemment que son esthétique s’était emparée du vestiaire d’une partie de la Gen Z alors même que certains de ceux qui l’adoptent seraient probablement incapables de citer un morceau des groupes qui l’ont créée. Dans les collections automne-hiver 2026-2027, le magazine en retrouve les traces chez Ami, Études Studio, CamperLab ou Prada. Chez cette dernière, les manches sont volontairement sales, les ourlets effilochés, les matières semblent déjà avoir vécu. Ailleurs reviennent les jeans délavés, les vêtements patinés, les fils qui dépassent et cette impression générale qu’une pièce neuve ne doit surtout plus paraître trop neuve.

La tentation est évidemment de parler du retour du grunge. Mais encore faut-il savoir ce qui revient.

Car le grunge n’était pas une chemise à carreaux.

Avant de devenir une esthétique parfaitement identifiable, c’était une scène musicale apparue autour de Seattle au milieu des années 1980, puis devenue mondiale avec Nirvana, Pearl Jam, Soundgarden ou Alice in Chains. Elle mélangeait punk, metal et rock indépendant, mais exprimait aussi le rapport au monde d’une partie de la jeunesse américaine. Les chemises de flanelle, les jeans fatigués, les cardigans trop grands, les vêtements de travail et les pièces achetées en friperie appartenaient à cet environnement. Ils n’avaient pas été imaginés pour produire une silhouette grunge : ils étaient portés par des gens qui allaient progressivement être désignés comme tels.

Autrement dit, la culture précédait le style.

C’est important parce que nous avons parfois tendance à regarder les sous-cultures à travers les quelques signes vestimentaires qu’elles ont laissés derrière elles. Le punk devient une épingle à nourrice ou un perfecto, le hip-hop un baggy, le skate une paire de Vans, le grunge une chemise à carreaux. Mais derrière chacun de ces objets existaient une musique, des lieux, des images, des médias, des comportements, un langage, des rituels et surtout des gens qui se reconnaissaient entre eux.

La mode a évidemment toujours observé ces communautés. Et souvent avec beaucoup de talent.

En 1992, Marc Jacobs présente pour Perry Ellis une collection qui fait entrer le grunge dans la mode américaine. Il transforme des chemises de friperie en pièces de soie, des vêtements ordinaires en matières précieuses et fait défiler à New York les signes d’une contre-culture qui ne demandait pas particulièrement à entrer dans les grands magasins. La contradiction était immense : proposer à plusieurs centaines de dollars la traduction luxueuse d’une esthétique en partie construite avec des vêtements achetés quelques dollars. La collection lui coûtera son poste chez Perry Ellis avant de devenir l’une des plus commentées de sa carrière.

Depuis, le mécanisme s’est répété avec presque toutes les cultures qui ont réussi à produire des signes suffisamment forts.

La mode observe la rue, les clubs, les scènes musicales, le skate, le sport, les supporters de football, le workwear ou les communautés outdoor. Elle repère des comportements, sélectionne des signes, les transforme, les déplace et finit par les proposer à des personnes qui n’ont parfois plus aucun lien avec la culture dont ils proviennent.

Et c’est là que les choses deviennent intéressantes . 

Le signe peut survivre beaucoup plus longtemps que sa signification

Nous ne nous habillons jamais complètement seuls. Nous choisissons évidemment nos vêtements pour leur coupe, leur confort, leur prix, leur beauté, pour séduire ou afficher — plus ou moins discrètement — un statut. Mais nous les utilisons aussi pour nous reconnaître entre nous. Une silhouette, une paire de chaussures, une manière de porter un vêtement peuvent suffire à dire « j’en suis » à ceux qui connaissent les codes.

C’est ce qui rend le retour actuel du grunge plus intéressant qu’une simple tendance mode.

Numéro remarquait récemment que son esthétique s’était emparée du vestiaire d’une partie de la Gen Z alors même que certains de ceux qui l’adoptent seraient probablement incapables de citer un morceau des groupes qui l’ont créée. Dans les collections automne-hiver 2026-2027, le magazine en retrouve les traces chez Ami, Études Studio, CamperLab ou Prada. Chez cette dernière, les manches sont volontairement sales, les ourlets effilochés, les matières semblent déjà avoir vécu. Ailleurs reviennent les jeans délavés, les vêtements patinés, les fils qui dépassent et cette impression générale qu’une pièce neuve ne doit surtout plus paraître trop neuve.

La tentation est évidemment de parler du retour du grunge. Mais encore faut-il savoir ce qui revient.

Car le grunge n’était pas une chemise à carreaux.

Avant de devenir une esthétique parfaitement identifiable, c’était une scène musicale apparue autour de Seattle au milieu des années 1980, puis devenue mondiale avec Nirvana, Pearl Jam, Soundgarden ou Alice in Chains. Elle mélangeait punk, metal et rock indépendant, mais exprimait aussi le rapport au monde d’une partie de la jeunesse américaine. Les chemises de flanelle, les jeans fatigués, les cardigans trop grands, les vêtements de travail et les pièces achetées en friperie appartenaient à cet environnement. Ils n’avaient pas été imaginés pour produire une silhouette grunge : ils étaient portés par des gens qui allaient progressivement être désignés comme tels.

Autrement dit, la culture précédait le style.

C’est important parce que nous avons parfois tendance à regarder les sous-cultures à travers les quelques signes vestimentaires qu’elles ont laissés derrière elles. Le punk devient une épingle à nourrice ou un perfecto, le hip-hop un baggy, le skate une paire de Vans, le grunge une chemise à carreaux. Mais derrière chacun de ces objets existaient une musique, des lieux, des images, des médias, des comportements, un langage, des rituels et surtout des gens qui se reconnaissaient entre eux.

La mode a évidemment toujours observé ces communautés. Et souvent avec beaucoup de talent.

En 1992, Marc Jacobs présente pour Perry Ellis une collection qui fait entrer le grunge dans la mode américaine. Il transforme des chemises de friperie en pièces de soie, des vêtements ordinaires en matières précieuses et fait défiler à New York les signes d’une contre-culture qui ne demandait pas particulièrement à entrer dans les grands magasins. La contradiction était immense : proposer à plusieurs centaines de dollars la traduction luxueuse d’une esthétique en partie construite avec des vêtements achetés quelques dollars. La collection lui coûtera son poste chez Perry Ellis avant de devenir l’une des plus commentées de sa carrière.

Depuis, le mécanisme s’est répété avec presque toutes les cultures qui ont réussi à produire des signes suffisamment forts.

La mode observe la rue, les clubs, les scènes musicales, le skate, le sport, les supporters de football, le workwear ou les communautés outdoor. Elle repère des comportements, sélectionne des signes, les transforme, les déplace et finit par les proposer à des personnes qui n’ont parfois plus aucun lien avec la culture dont ils proviennent.

Et c’est là que les choses deviennent intéressantes : le signe peut survivre beaucoup plus longtemps que sa signification.

Au début des années 2000, lorsque je documentais ces détails pour le WAD, ces circulations existaient évidemment déjà. Le jean troué était depuis longtemps devenu un produit et le luxe avait déjà largement absorbé la rue. Mais certaines silhouettes permettaient encore assez facilement de deviner une constellation de goûts.

Aujourd’hui, l’exercice est beaucoup plus difficile.

Quelqu’un peut porter une veste inspirée du workwear japonais, un pantalon issu du skate, des Salomon initialement pensées pour le trail et un maillot de football vintage sans travailler dans un atelier, monter sur une planche, courir en montagne ni connaître le classement du club dont il porte les couleurs.

Et ce n’est pas nécessairement une imposture.

C’est peut-être notre manière d’appartenir qui a changé.

Une partie des grandes sous-cultures du XXe siècle proposait des ensembles relativement cohérents. Être punk, mod, goth, grunge, raver ou skateur pouvait engager bien davantage qu’une silhouette. Il y avait des groupes, des lieux, des médias, des boutiques, des attitudes, parfois des convictions, et suffisamment de références communes pour produire une communauté.

Aujourd’hui, nos identités culturelles sont beaucoup plus composites. On peut écouter du rap français le matin, travailler sur une playlist ambient, courir avec un run club le soir, acheter du denim japonais, boire du vin nature, suivre des créateurs coréens, partir surfer le week-end et chiner un maillot de foot des années 1990 sur Vinted.

Il ne s’agit pas de dire que les communautés ont disparu. Elles sont partout. Mais nous pouvons appartenir simultanément à plusieurs d’entre elles, les fréquenter avec des degrés d’engagement très différents et circuler beaucoup plus facilement de l’une à l’autre.

Spotify nous donne accès à presque toute la musique. TikTok et Instagram font voyager les signes culturels à une vitesse inimaginable il y a vingt-cinq ans. Vinted remet simultanément en circulation plusieurs décennies de vêtements. Les archives de la mode sont accessibles depuis un téléphone et les collaborations organisent quotidiennement la rencontre entre des univers qui évoluaient autrefois séparément.

Nous ne choisissons donc plus nécessairement une culture pour en adopter progressivement les codes. Nous pouvons commencer par les signes, les associer à d’autres et construire notre propre montage.

C’est peut-être l’un des grands changements culturels derrière cette histoire de jeans troués.

Et les marques sont devenues des acteurs essentiels de cette circulation. Elles ne vendent plus seulement des vêtements : les meilleures observent, sélectionnent, traduisent et éditorialisent des cultures. Hedi Slimane a passé une partie de sa carrière à photographier des scènes musicales avant d’en transformer les silhouettes en vocabulaire de luxe. Vivienne Westwood et Malcolm McLaren avaient fait de SEX un lieu indissociable de la scène punk londonienne. Diesel travaille depuis des décennies le denim, l’irrévérence et les codes de la rue. Acne Studios a fait de l’étrangeté, de l’imperfection et du décalage une forme de sophistication.

Une marque peut ainsi devenir une porte d’entrée vers une culture que son client n’a jamais directement fréquentée.

Reste une contradiction assez réjouissante. Plus ces signes circulent, plus ils risquent de perdre ce qui les rendait intéressants.

Un vêtement grunge vendu plusieurs milliers d’euros ne raconte évidemment plus la même chose qu’une chemise achetée en friperie à Seattle en 1990. Un bleu de travail porté dans un restaurant du Marais ne signifie pas la même chose que dans un atelier. Le même trou, la même tache ou la même usure ne sont d’ailleurs pas lus de la même manière selon la personne qui les porte, l’endroit où elle se trouve et le prix du vêtement. L’imperfection elle-même peut devenir un signe de distinction dès lors qu’elle est manifestement choisie.

C’est peut-être aussi pour cela qu’elle revient maintenant.

Après plusieurs années de quiet luxury, de clean girl, d’intérieurs parfaitement composés et d’images calibrées pour les réseaux sociaux, quelque chose semble nous attirer de nouveau vers ce qui dépasse, vieillit, se froisse ou porte une trace. L’intelligence artificielle ne crée pas ce désir, mais elle ajoute une dimension intéressante au phénomène : lorsque n’importe quelle esthétique peut être identifiée, copiée, mélangée puis générée en quelques secondes, posséder les signes d’une culture ne suffit plus vraiment à prouver que l’on en fait partie.

Ce qui compte se déplace alors peut-être ailleurs. Dans les lieux que nous fréquentons réellement, les personnes avec lesquelles nous partageons des choses, les connaissances que nous accumulons, les pratiques auxquelles nous consacrons du temps. En somme, dans ce que l’on ne peut pas simplement enfiler le matin.

C’est pour cela que je ne crois finalement pas que le véritable sujet soit le retour du grunge. Le grunge est un formidable révélateur d’un phénomène beaucoup plus contemporain.

Hier, une culture produisait une communauté qui finissait par produire ses propres signes. Aujourd’hui, nous pouvons commencer par les signes et décider ensuite — ou pas — de remonter jusqu’à la culture qui les a produits.

Au fond, les pages Détails du WAD posaient déjà cette question : que racontent de nous les petits signes que nous choisissons de porter ?

Vingt-cinq ans plus tard, j’aurais envie de la formuler autrement : portons-nous encore des vêtements pour montrer à quelle culture nous appartenons, ou pour choisir, chaque matin, celles auxquelles nous avons envie d’appartenir ?

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